Après presque dix mois d’une contestation populaire inédite ayant emporté le président Abdelaziz Bouteflika, les Algériens ont voté jeudi lors d’un scrutin sous tension marqué par une manifestation de masse contre l’élection à Alger et de sérieux incidents en Kabylie.
Des dizaines de milliers de personnes sont descendues dans les rues du centre d’Alger dans l’après-midi pour dénoncer la tenue du premier tour de cette élection, vue comme une manœuvre de survie du régime.
Toute la matinée, pourtant, la police, déployée en force au cœur de la capitale, était systématiquement et brutalement intervenue pour tenter d’empêcher tout rassemblement, comme elle l’a fait avec succès à Oran (ouest), la deuxième ville du pays.
A Alger, les manifestants sont parvenus à faire nombre, jusqu’à briser un cordon de police leur barrant l’accès au carrefour de la Grande Poste, lieu symbolique de rassemblement du « Hirak », « mouvement » de contestation inédit qui ébranle l’Algérie depuis février.
« Le peuple veut son indépendance! », « makache l’vote » (pas de vote!), a scandé la foule. Le cortège s’est séparé en fin d’après-midi, avant que la police n’intervienne pour disperser violemment à coups de matraques la centaine de protestataires restants.
Des manifestants étaient parvenus plus tôt à s’introduire dans un centre électoral du centre-ville, entraînant une brève suspension du vote. Plusieurs marches ont également été recensées à travers l’Algérie. La participation est l’enjeu majeur de l’élection: le « Hirak » a appelé au boycott alors que le pouvoir assure depuis des semaines que la participation sera « massive ».
« Devoir »
Charfi s’est aussi félicité du « bon déroulement » de l’élection dans « 95% des centres de vote ». Levote a néanmoins été arrêté dès la matinée, selon l’Anie, à Bejaïa, Tizi-Ouzou et Bouira (à l’est et au sud-est d’Alger), principales localités de la région frondeuse de Kabylie à majorité berbérophone.
A Béjaïa, un centre de vote a notamment été saccagé. A Tizi-Ouzou, les gendarmes ont usé de grenades lacrymogènes pour empêcher des manifestants d’entrer dans le siège de la wilaya (préfecture) et à Bouira, une antenne locale de l’Anie a été incendiée.
Dans les bureaux de vote d’Alger, la situation a semblé contrastée: à Bab el-Oued, une centaine d’électeurs, dont de nombreux jeunes, se sont pressés dès l’ouverture et contre toute attente au principal centre de vote de ce quartier populaire. « Je vote car j’ai peur que le pays s’enlise dans la crise », a expliqué Karim, fonctionnaire de 28 ans.
L’affluence était en revanche faible dans plusieurs bureaux de la capitale. Dans deux centres de votes du centre-ville, la participation était inférieure à 10% en fin d’après-midi et de moins de 5% dans un 3e, selon les listes d’émargement consultées. La télévision nationale a montré des files d’électeurs dans plusieurs régions.
Le « Hirak », qui a obtenu la démission en avril de M. Bouteflika, était farouchement opposé à ce scrutin que le pouvoir, aux mains de l’armée, a tenu à organiser coûte que coûte. Ce mouvement exige la fin du « système » aux manettes depuis l’indépendance en 1962 et le départ de tous les anciens soutiens ou collaborateurs des 20 ans de présidence de M. Bouteflika.
Enfants du « système »
Or, les cinq candidats (Abdelaziz Belaïd, Ali Benflis, Abdelkader Bengrina, Azzedine Mihoubi et Abdelmajid Tebboune) sont tous considérés par la contestation comme des enfants de ce « système » et accusés de lui servir de caution.
Pilier du régime, historiquement habitué aux coulisses, le haut commandement de l’armée assume ouvertement le pouvoir en la personne de son chef d’état-major, le général Ahmed Gaïd Salah, depuis la démission de M. Bouteflika.
Après une première tentative d’élection avortée en juillet, il s’obstine à vouloir rapidement lui élire un successeur pour sortir de l’actuelle crise politico-institutionnelle, qui a aggravé la situation économique.
Tract (avec Afp)

