Tract Hebdo – Le gouvernement Sonko 2 nous explique qu’on peut vivre sans le FMI. C’est comme dire qu’on peut vivre sans oxygène : c’est possible, mais pas très longtemps. On nous parle de « souveraineté budgétaire » tout en vérifiant si le voisin ivoirien a 100 balles à prêter. La clarification économique promise ressemble de plus en plus à un brouillard londonien sur la corniche des Almadies. Depuis quelques semaines, les couloirs feutrés de l’administration sénégalaise résonnent d’une étrange mélodie. Une mélodie de défi, d’indépendance retrouvée, un peu comme un adolescent qui clame haut et fort qu’il n’a plus besoin de l’argent de poche de ses parents. Le refrain ? « Le Sénégal peut vivre sans le FMI. » Nous, l’idée d’une souveraineté économique est un doux rêve que nous caressons avec ferveur. Mais nous, on se dit que l’autonomie, c’est bien, mais l’autarcie, c’est le chemin le plus court vers les cacahuètes au pain et les bougies pour s’éclairer.
Le gouvernement nous assure que le pays est sur la bonne voie, celle de la « souveraineté budgétaire ». Fini le diktat des institutions de Bretton Woods, ces banquiers lointains qui nous dictent comment gérer notre argent, comme si nous étions des élèves dissipés et non une nation souveraine et responsable. Sur le papier, c’est magnifique. On s’imagine déjà des budgets votés au rythme du sabar, des dépenses qui répondent aux besoins réels de la population sans passer par le tamis puritain des « réformes structurelles » et des « ajustements nécessaires » qui finissent toujours par taper sur les plus fragiles.
La vérité du « sans oxygène »
Mais entre le discours enflammé et la réalité des caisses de l’État, il y a un océan de questions. Dire qu’on peut vivre sans le FMI, c’est un peu comme déclarer qu’on peut vivre sans oxygène. Théoriquement, c’est possible, on peut retenir sa respiration un certain temps. Mais la réalité nous rattrape vite, et le visage prend une couleur un peu… grise. Le Sénégal, comme beaucoup de pays en développement, a une relation de longue date avec le FMI, une relation parfois tumultueuse, souvent contrainte, mais toujours là, comme cette vieille tante un peu envahissante qui vous prête de l’argent mais se permet des commentaires sur votre régime alimentaire.
Historiquement, le FMI n’est pas qu’un simple prêteur. C’est un label, un tampon de « bonne conduite » pour les marchés financiers internationaux. Quand le FMI vous soutient, les investisseurs privés vous regardent avec un œil plus bienveillant, les taux d’intérêt sont moins voraces. S’en passer, c’est prendre le risque de se retrouver seul sur le marché, à mendier des crédits à des conditions bien moins favorables. C’est là que le « voisin qui a 100 balles à prêter » prend tout son sens. Car, en économie comme dans la vie, quand on clame son indépendance, on s’assure d’abord d’avoir les moyens de la financer.
La « clarification économique » : un brouillard épais sur la corniche
Le gouvernement, dans sa grande sagesse, nous a promis une « clarification économique ». On attendait une carte routière détaillée, avec des chiffres, des projections, des plans B. On a eu droit à un brouillard londonien sur la corniche. Une brume épaisse où les discours se perdent, où les chiffres se contredisent, et où l’on finit par ne plus savoir si on avance ou si on recule.
On nous parle de « ressources internes », de « maîtrise des dépenses », de « priorisation des projets ». Autant de concepts nobles, mais dont la traduction concrète reste floue. Comment va-t-on combler le déficit si le FMI n’est plus là pour faire la béquille ? Quelles sont les nouvelles sources de revenus « souveraines » qui vont remplacer les milliards que nous coûte l’État providence à la sénégalaise ? Est-ce que le pétrole et le gaz, dont l’exploitation tarde toujours à nous rendre riches, vont magiquement jaillir pour nous sauver ? Ou allons-nous inventer une taxe sur les selfies ou les « likes » sur Facebook ? À gauche, on demande de la transparence ; à droite, on s’inquiète des conséquences des effets d’annonce.
L’illusion du régime sans effort
L’idée de « faire régime » sans le FMI est séduisante. C’est comme promettre de perdre 10 kilos sans changer ses habitudes alimentaires, juste en répétant « Je suis mince » devant le miroir. La réalité, c’est que « faire régime », c’est faire des choix douloureux : réduire les dépenses publiques (ce qui signifie souvent moins de subventions, moins d’emplois dans la fonction publique, moins d’investissements sociaux), optimiser la collecte des impôts (ce qui ne ravit jamais personne), et diversifier l’économie (un défi de taille qui demande des années).
Le FMI, malgré ses travers et sa réputation de « méchant banquier », est aussi un miroir. Il nous renvoie l’image de nos déséquilibres, de nos inefficacités. S’en passer, c’est refuser de regarder ce miroir, au risque de répéter les mêmes erreurs, mais cette fois sans filet de sécurité. Et pour un pays qui a des ambitions de développement et une population jeune et exigeante, c’est un pari risqué.
Le peuple en première ligne
Au final, qui paiera le prix de cette « souveraineté budgétaire » autoproclamée ? Le peuple, bien sûr. Si les caisses de l’État se vident, ce sont les services publics qui en pâtiront : la santé, l’éducation, les infrastructures. C’est l’emploi des jeunes qui sera encore plus précaire, le pouvoir d’achat qui s’effritera. À gauche, on n’a que faire des guerres d’ego politiques ; ce qui nous importe, c’est le bien-être des populations. Et si cette indépendance affichée se traduit par un resserrement de la ceinture pour les ménages, alors elle sera amère.
L’histoire économique du Sénégal est jalonnée de programmes FMI, de réformes avortées et de promesses non tenues. Peut-être que cette fois-ci, le gouvernement a un plan génial, une baguette magique qui nous permettra de nous affranchir des contraintes sans en subir les conséquences. Mais nous, on a appris à être méfiants. Quand un politique nous parle d’indépendance sans nous donner les moyens, on a tendance à vérifier si nos poches sont toujours pleines.
La béquille ou le déambulateur ?
Le FMI est une béquille. Une béquille parfois douloureuse, qui vous force à marcher d’une certaine manière. Mais sans elle, on risque de tomber. Le gouvernement sénégalais nous dit qu’il peut courir sans béquille. On demande à voir. En attendant, les regards sont tournés vers les annonces, les chiffres, et surtout, vers le quotidien des Sénégalais. Car la « souveraineté budgétaire » ne vaut que si elle se traduit par une amélioration concrète des conditions de vie de la population.
Ou est-ce que, dans sa quête d’indépendance, le Sénégal va simplement remplacer la béquille par un déambulateur, en cherchant d’autres prêteurs, peut-être moins regardants sur la gouvernance, mais tout aussi voraces sur les taux d’intérêt ? L’avenir nous le dira. Mais une chose est sûre : nous, on continuera de regarder avec notre œil gauche critique et de frapper avec notre droite impertinente, pour que le brouillard sur la corniche se dissipe et que la vérité économique éclaire enfin le chemin du Sénégal.
Damel Gueye, Tract Hebdo


Vous dites dans votre livre ‘Sortir de l’islamisme‘ que la réforme de l’islam n’est pas seulement une nécessité, mais aussi un acte de responsabilité. Pensez-vous donc qu’il est possible de réformer l’islam ?
Razika Adnani : Il faut savoir que l’islam que les musulmans pratiquent, ils l’ont construit après la mort du prophète. D’ailleurs, ils ont construit plusieurs islams, c’est la preuve de la part des religieux, dans de la part humaine, dans ce que l’islam est devenu après la mort du prophète. Pensez-vous qu’il est interdit de refaire un travail fait par les êtres humains ? Évidement que non à moins que leur travail soit sacré et absolu, ce qui serait contraire aux principes fondateurs de l’islam comme religion monothéiste. J’explique cela avec beaucoup plus de détails dans mon ouvrage Islam : quel problème ? Les défis de la réforme. Rien n’interdit donc, ni sur le plan pratique ni sur le plan théologique, aux musulmans d’aujourd’hui de construire un autre islam plus compatible avec l’époque actuelle. Et comme je l’ai toujours expliqué, l’histoire de l’islam est une histoire de réforme et de contre-réforme et la première réforme de l’islam a eu lieu à l’intérieur même de message coranique.
Dans mon ouvrage Sortir de l’islamisme, j’ai travaillé sur les textes pour démontrer que cette réforme est possible. Je ne me suis pas arrêtée à la théorie. La réforme à laquelle j’appelle, et il est très important de le préciser, est celle qui est orientée vers l’avenir et non celle des salafistes qui est tournée vers le passé pour retrouver l’islam pur des premiers musulmans. Cette réforme salafiste ne produit rien de nouveau.
Il y a deux positions qui considèrent que l’islam ne peut pas se réformer, il s’agit évidemment de la réforme qui libère l’islam de l’emprise des anciens. Celles des fondamentalistes et celle des non-musulmans qui pour eux, il est préférable de quitter l’islam. Les deux positions s’accordent sur une même idée : toutes les deux considèrent que l’islam fondamentaliste, politique et patriarcal est une fatalité. C’est une manière de dire aux musulmans, qui ne veulent pas quitter l’islam, et ils sont nombreux, « restez comme vous êtes » de toute manière vous n’êtes pas responsables, c’est l’islam qui ne peut pas se réformer. L’Église catholique s’est bien réformée. Pourquoi ce qui est possible pour une religion serait-il impossible pour une autre ?
Quelle forme pourrait prendre cette réforme de l’islam ? Comment l’imaginer concrètement ?
R.A. : Elle doit commencer par démontrer que le discours religieux ne détient pas la vérité absolue ou divine et ensuite démontrer qu’un autre discours religieux est possible, donc un autre islam. Dans mes ouvrages précédents, j’ai mené une réflexion philosophique, théologique et sociologique pour affirmer la nécessité de réformer tout en n’interrogeant sur les obstacles qui ont empêché cette réforme et comment les dépasser pour la concrétiser. Dans ce dernier livre « Sortir de l’islamisme » publié en décembre 2024, j’ai fait un travail de pratique au sein des textes pour démontrer qu’elle est possible.
Comment l’imaginer concrètement ? Il faut d’abord réformer la représentation de la pensée créatrice et rationnelle. Enfin interroger les textes et les aborder avec une pensée qui s’est libérée de cette théologie mise en place il y a des siècles dans l’objectif de bloquer la pensée créatrice et rationnelle comme je l’explique dans mon ouvrage Islam : quel problème ? Les défis de la réforme. Ensuite, il faut réformer la théologie musulmane, ou ce qu’on appelle la pensée musulmane, qui entoure le Coran et qui a fait ce qu’est l’islam aujourd’hui. Dans mon ouvrage, j’ai surtout insisté sur les trois théories principales : la théorie du Coran incréé, la théorie du naql et la théorie des salafs.
À lire aussiLassés de ne pourrir la vie qu’aux femmes, les Talibans rétablissent l’esclavage
Pouvez-vous dire un peu plus sur ces trois théories théologiques ?
R.A: La théorie du naql, est une théorie littéraliste. Le terme naql est un terme arabe qui signifie prendre une chose d’un endroit et la déposer dans un autre endroit. Les littéralistes l’ont utilisé pour prétendre que le sens qu’ils donnent aux versets est exactement celui qui existe dans le Coran. Dans mon ouvrage, j’ai critiqué cette équivalence prétendue entre le texte coranique et le commentaire. Le naql est philosophiquement faux. On ne peut pas déplacer le sens d’un texte à un autre à moins qu’on écrive le même texte, mais dans ce cas, il ne s’agit plus d’un commentaire. Dans mon ouvrage, je donne davantage d’arguments qui montrent que la méthode du naql est une illusion sur le plan philosophique et épistémologique.
La deuxième est la théorie du Coran incréé qui signifie que Dieu n’a pas créé le Coran, car il fait partie de lui, de ses attributs. De ce fait le Coran existe comme Dieu en dehors du temps. Il ne change donc pas avec le changement du temps ni du lieu et ses règles sont par conséquent valables en tout temps et tout lieu. La pensée n’a pas à réfléchir à d’autres lois.
La troisième grande théorie qui bloque la pensée et la raison dans la pensée musulmane et par conséquent en islam est celle des salafs. Elle est fondée sur l’idée que les anciens sont ceux qui détiennent la vérité islamique parce que Dieu les aurait dotés de qualités exceptionnelles. Ainsi toutes les générations de musulmans qui veulent connaître la vérité doivent se tourner vers le passé. Ces théories se sont mises en place entre le VIIIᵉ et le IXᵉ siècle et ont figé l’islam.
Est-ce qu’il n’y a pas aussi, notamment dans le sunnisme, une difficulté liée à l’absence de clergé structuré, qui rendrait la réforme plus compliquée ?
R.A. : Je comprends cet argument, mais il n’est pas convaincant. Les chiites ont un clergé structuré et l’islam chiite n’est pas pour autant mieux que l’islam sunnite. Le vrai blocage ne vient pas de l’organisation institutionnelle, de la théologie et de ses théories et concepts qui empêchent toute remise en question de la pensée et de l’islam des anciens. Cependant, les musulmans ont déjà réalisé des réformes juridiques majeures : ils ont aboli l’esclavage, la dhimmitude, le califat. C’était une réforme juridique qui avait ses limites, mais elle était immense et extraordinaire pour l’époque et pour les musulmans.
Cependant, ils n’ont jamais réforme théologie, ce qui fait qu’ils n’ont pas pu réformer l’islam. Ces théories, elles-mêmes présentées comme divines, sacralisent le travail interprétatif et juridique des anciens, ce qui bloquent la pensée. Il faut qu’on arrive à expliquer aux musulmans qu’elles sont le produit de la pensée humaine pour expliquer que toute interprétation est un travail humain qui ne peut pas être sacré.
Un autre verrou fondamental, c’est l’imbrication entre religion et politique. Les politiques ont toujours instrumentalisé la religion pour imposer leur pouvoir. Dans mon ouvrage Sortir de l’islamisme j’explique comment les califes avaient besoin d’affirmer que les lois qu’ils imposaient étaient celles de Dieu, afin d’exercer leur domination.
Justement, cette réforme pourrait-elle commencer à des échelles nationales, par des expériences locales ou étatiques plutôt que de vouloir tout transformer d’un seul coup ?R.A. : Bien sûr. Une réforme ne se fait jamais d’un seul coup. Elle ne pourra être que progressive. Dans les pays musulmans, les autorités politiques ont un rôle fondamental à jouer. Ils doivent encourager les voix qui appellent à cette « véritable réforme » comme je l’appelle dans mon ouvrage, les protéger en abolissant les lois qui les menace de prison parce qu’ils ont contredit le discours religieux hérité des premiers siècles de l’islam. Les religions se figent seules, ce sont les êtres humains qui les figent. Ils peuvent aussi les transformer, c’est-à-dire les faire évoluer, s‘ils ont pour cela la volonté nécessaire.
Aujourd’hui, un autre obstacle majeur est celui du concept d’islamisme, tel qu’il est forgé en France au XXe siècle, désigné comme la cause de tous les problèmes. On a décidé qu’il s’agissait de l’islam politique qui serait un mouvement contemporain, né avec la création des Frères musulmans, qui n’arait rien à voir avec l’islam. Un tel concept revient à dire qu’il n’a pas aucune raison à mener un travail au sein de l’islam, c’est-à-dire de la réformer. Aujourd’hui, on va un peu plus loin en voulant limiter l’islam politique ( ou l’islamisme) à l’idéologie des Frères musulmans. Cette vision se diffuse autant en France que dans le monde musulman.Razika Adnani, membre du Conseil d’orientation de la Fondation de l’Islam de France, écrivaine, philosophe et islamologue, débute sa carrière en tant que professeur de philosophie. Elle publie en 2001 et 2003 deux précis de philosophie, El Kafi fi el Falsafa, sur l’art de disserter en philosophie suivis chacun d’un dictionnaire de philosophie. Ces ouvrages destinés aux lycéens sont des bestsellers.<span;>En 2005, elle quitte l’enseignement pour se consacrer définitivement à la réflexion et à la recherche.En 2011, elle publie un ouvrage en arabe intitulé Le blocage de la raison dans la pensée musulmane est-il bénéfique ou maléfique à l’islam. Paru chez Afrique Orient (Maroc), le livre connaît un vif succès dans tout le monde arabe et arabophone. Razika Adnani publie en 2013 La nécessaire réconciliation (Dalimen, Alger), brillant essai sur la question de la violence, la relation à l’autre, à soi et la relation avec l’histoire. À partir de l’étude de la société algérienne, elle forge sa propre théorie de « la moralisation de la violence ». Cette œuvre décisive paraît à nouveau en 2014 chez UPblisher, sous forme numérique et imprimée, afin de la rendre accessible au plus grand nombre. Elle est désormais disponible dans le monde entier.À partir de 2014, elle est appelée comme expert sur des sujets relatifs à l’Islam. Elle anime de 2014 à 2016 un cycle de conférences à l’Université Populaire de Caen sur le thème « Penser l’islam » ; de 2015 à 2017, elle intervient lors du séminaire « Les nouveaux fondamentalistes » du Collège des Bernardins ; elle collabore avec le Ministère de la Justice dans le cadre de la formation des cadres qui prennent en charge des jeunes radicalisés ». En 2017, elle intègre la Fondation de l’islam de France. En 2015, elle fonde, organise et anime les Journées Internationales de Philosophie d’Alger, évènement dont le succès est confirmé par une deuxième édition en 2017.Elle est l’auteur de nombreux articles publiés par le journal algérien Liberté, Le Figaro ou L’Obs, et intervient fréquemment lors de conférences ou tables-rondes, tant en France qu’en Algérie.Sa lucidité et son franc-parler font de Razika Adnani une philosophe ancrée dans son époque, un esprit libre, résolu et engagé. Tract Hebdo avec Atlanticowww.tract.sn

