[TRIBUNE] ‘Je suis Africain et Groenlandais !’ (Boucar Diouf, Québec)

Originaire du Sénégal, Boucar Diouf est titulaire d'un doctorat en océanographie de l'Université du Québec à Rimouski. En plus d'être biologiste, c'est un animateur, un humoriste et un auteur qui aime vulgariser la science sur scène, à la radio et à la télé. Il est membre du Cercle d'excellence de l'Université du Québec et de l'Ordre national du Québec.

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Tract Hebdo – Toutes les nations qui ont connu les affres du colonialisme devraient se sentir solidaires du Groenland ces jours-ci. Tiraillé entre deux formes d’impérialisme, il vit une véritable période de turbulence émotionnelle.

Il y a quelques années, j’ai découvert l’histoire de Tété-Michel Kpomassie, le premier Africain arrivé au Groenland en 1965. Né en 1941, Kpomassie, qui avait l’âme d’un explorateur, découvre dans sa jeunesse un livre intitulé Les Esquimaux : du Groenland à l’Alaska. Fasciné par la description qu’on y fait de ces peuples nordiques, il décide qu’il veut un jour vivre avec eux. Il quitte alors le Togo pour réaliser son rêve.

Il lui faudra huit années de voyage à travers l’Afrique et l’Europe pour arriver au Groenland. Il a 24 ans lorsqu’il débarque à Qaqortoq, dans le sud de l’île. Il raconte que les Inuits, qui n’avaient jamais vu une personne noire, étaient complètement mystifiés. Certains pensaient même voir une apparition surnaturelle. Une fois leurs craintes apaisées, le jeune Togolais décida qu’il voulait apprendre à vivre comme eux.

Dans ce monde boréal, radicalement différent de son Afrique tropicale, il ouvre son cœur, apprend suffisamment à communiquer en kalaallisut pour la vie quotidienne, embrasse la culture et vit avec les chasseurs de la communauté.

Il racontera son histoire en 1980 dans un bouquin intitulé L’Africain du Groenland (An African in Greenland). Il y décrit le froid comme un élément central qui a façonné la culture des Groenlandais. Plus qu’une température sur le thermomètre, les Inuits, dit-il, considèrent le froid comme une manière de vivre et de voir le monde. Originaire d’un écosystème tropical où les bruits de la nature abondent, il évoque le silence et le calme qui forcent à l’introspection et à la reconnexion avec soi-même.

Sa peau noire, dit-il, fascine, mais ne constituera jamais une barrière chez ce peuple qu’il dit digne, ouvert et conscient du fait que la nature a toujours le dernier mot. Sa couleur provoquait surtout un mélange de surprise, de curiosité, d’étonnement et de naïveté, mais jamais de discrimination ou d’exclusion. Il se sentait plus observé comme anomalie géographique qu’une exception raciale. Contrairement à l’Europe qu’il avait traversée avant d’arriver au Groenland, dit Kpomassie, les Inuits n’avaient aucune construction imaginaire coloniale ou racialisée.

Depuis plusieurs millénaires, le Groenland est habité par les Inuits. Les premières traces de leur présence remontent à 4500 ans, avec ce que les archéologues appellent les paléo-Inuits, qui ne sont pas les ancêtres directs des Autochtones qui ont accueilli Kpomassie.

Les Inuits qui habitent encore le Groenland descendent de la culture Thule dont les traces sont plus récentes. Ils auraient migré de l’Arctique canadien ou de l’Alaska entre le XIe et le XIIIe siècle. Ces populations thuléennes deviendront les ancêtres des Autochtones qui vivent encore sur le territoire que convoite Donald Trump avec une rhétorique digne du colonialisme sauvage de l’époque victorienne.

Ici le message est conquérant : « Nous voulons le territoire et nous allons l’avoir par la force, la négociation ou l’achat. Au diable l’histoire vieille de 4500 ans et la fierté des gens qui l’habitent. Ce qui nous intéresse, c’est le rocher, sa position géographique et les richesses qu’on y trouve. »

Je ne pensais jamais entendre un discours impérialiste aussi agressif en 2026. Environ 90 % (50 000 habitants) de la population du Groenland est de descendance inuite. Est-ce que le désir de cette très grande majorité d’habitants de rester libres dans leur territoire compte ? Est-ce qu’ils se font entendre lorsqu’ils annoncent clairement que leur territoire n’est pas à vendre ? Si le Groenland était un territoire américain depuis toujours, est-ce que la culture inuite y serait encore vivante ?

Que sont devenus les Taïnos et les Calusas du sud de la Floride, les Timucuas du nord et du centre de la Floride, les Narragansetts du sud de la Nouvelle-Angleterre, les Yahis de la Californie et bien d’autres nations autochtones des États-Unis ? Ils ont disparu complètement ou se sont fait assimiler en tant qu’entités politiques ou culturelles.

L’Amérique n’a pas été reconnue pour sa tendresse avec la diversité culturelle qui habitait son territoire avant les voyages de Christophe Colomb. Même si le colonialisme danois est tout aussi condamnable, je suis certain qu’il est bien plus respectueux des habitants de l’île que le serait une occupation américaine. Ça, les Groenlandais le savent et l’expriment clairement. Entre les États-Unis et le Danemark, nous préférons le second, dit une très grande majorité des habitants de l’île.

Trump voulait du pétrole et a attaqué le Venezuela. La richesse minière l’amène à convoiter le Groenland. Espérons donc que l’Amérique ne manquera pas dramatiquement d’eau pendant son règne.

Boucar Diouf

Tract Hebdo

www.tract.sn

Avec La Presse

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