Tract – La situation des talibés et des enfants de la rue au Sénégal n’est plus un simple sujet de société. Elle est devenue une crise structurelle, ancienne, documentée, et pourtant toujours reléguée au second plan dans les débats et programmes publics. Nous en parlons avec émotion, parfois avec indignation, mais rarement avec la lucidité qu’imposent les drames et leur répétition tragiques, les faits et les chiffres alarmants.
En 2025 encore, un nième enfant est mort sous les coups. Un drame de plus, rapidement classé dans la rubrique des faits divers. Comme si ces enfants étaient des citoyens à part. Comme si leur vie pesait moins lourd que les nôtres ou que celles de nos propres enfants.
L’objectif du « zéro enfant dans la rue » demeurera hors d’atteinte tant que les causes structurelles, connues, ne sont pas traitées avec courage par l’Etat et les citoyens que nous sommes. Le regard collectif se détourne encore, préférant l’aumône ponctuelle à l’engagement durable. Donner une pièce de monnaie, du pain, du lait ou des biscuits soulage parfois la conscience, rarement le problème. Pire, cette logique alimente un terreau fertile d’une insécurité future. Ces enfants qui frappent aujourd’hui timidement aux portières pourraient demain revenir autrement, marqués par l’abandon et la colère.
Entre 100 000 et 150 000 enfants talibés vivraient aujourd’hui au Sénégal, dont une majorité contrainte à la mendicité quotidienne, exposée aux violences et à une privation systématique de leurs droits fondamentaux. Ces chiffres nous viennent de Unicef et Human Rights Watch. Ces données apparemment, ne nous choquent plus. Elles glissent sur nos consciences.
Les initiatives restent insuffisantes, le chemin est encore très long. Le Programme national de retrait et de réinsertion des enfants en situation de rue avait permis, selon les chiffres officiels, de retirer environ 7 000 enfants de la rue. Il avait aussi révélé une réalité dérangeante : près de 30 % de ces enfants provenaient de pays voisins, mettant en lumière l’existence de réseaux transfrontaliers d’exploitation, y compris de filles, de plus en plus visibles dans la mendicité et qui sont souvent les plus vulnérables.
Mais après ce retrait, que reste-t-il ? Quel suivi réel pour ces enfants ? Les centres d’accueil sont-ils suffisants, accompagnés, évalués ? Où en est la réforme des daaras, souvent annoncée, rarement mesurée ? La vérité est simple : les enfants sont toujours là. Pots de tomate à la main, sillonnant rues et carrefours.
La volonté politique est affichée, mais le slogan du « zéro enfant dans la rue » se heurte à des causes profondes non traitées : inégalités sociales, exploitation religieuse, absence de protection sociale et d’alternatives éducatives durables, des aspects culturels.
Dans son discours de fin d’année, il y a 3 semaines, le Président Bassirou Diomaye Faye a insisté sur la jeunesse, l’emploi, la bonne gouvernance et la refondation de l’État. Un discours porteur d’espoir. Mais une absence frappe : aucune mention explicite des enfants talibés et des enfants de la rue et de leur prise en charge, pourtant jeunes eux aussi, pourtant citoyens eux aussi. Encore une fois, ils restent hors champ, des non favoris (parlons ainsi aux lendemains de la CAN) des grandes orientations nationales telles que le Sénégal 2050 !
La jeunesse est très souvent évoquée, mais surtout sous l’angle de l’avenir et de la responsabilité, sans réponse précise à l’urgence de ceux qui n’ont déjà plus accès à leur enfance, or, on ne bâtit pas un État juste sur des enfances sacrifiées. On ne parle pas de gouvernance vertueuse quand des milliers d’enfants dorment dehors, mendient de force, sont maltraités, meurent dans l’indifférence.
Aux autorités nationales, justice et fermeté sont attendues de vous. L’État est le premier garant des droits de l’enfant. Il faut des actions durables, coordonnées, suivies et évaluées. Le renforcement du cadre légal et son application effective ne peuvent plus attendre.
La protection de l’enfant n’est pas une option. Elle est une obligation morale, sociale et politique. Nous ne voulons pas de réponses ponctuelles pour calmer le débat après chaque drame ou indignation, mais une politique clairement définie et assumée.
Une nation se juge aussi à la manière dont elle protège ses enfants. Parler d’équité et de transformation sans intégrer ces enfants devenus invisibles, c’est laisser de côté les fondations mêmes de la justice sociale. Et tant que la mort, la situation d’un enfant talibé restera un simple fait divers, c’est l’échec collectif de l’État, de la société et de chacun de nous qui continuera de faire la une des journaux, sans jamais être nommée.
Madamel Cissé, Cadre dans le secteur humanitaire
Crédit photo : Photo AFP/Moussa Sow


