Sénégal : le FMI, ce banquier qui nous veut du bien….ou pas (Par Dibor Faye, Tract Hebdo)

On nous parle de "ressources internes", de "maîtrise des dépenses", de "priorisation des projets". Autant de concepts nobles, mais dont la traduction concrète reste floue. Comment va-t-on combler le déficit si le FMI n'est plus là pour faire la béquille ? Quelles sont les nouvelles sources de revenus "souveraines" qui vont remplacer les milliards que nous coûte l'État providence à la sénégalaise ? Est-ce que le pétrole et le gaz, dont l'exploitation tarde toujours à nous rendre riches, vont magiquement jaillir pour nous sauver ? Ou allons-nous inventer une taxe sur les selfies ou les "likes" sur Facebook ? À gauche, on demande de la transparence ; à droite, on s'inquiète des conséquences des effets d'annonce.

"Gonfler ce pneu-là, c'est dur dèh...!"
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Tract Hebdo – Le gouvernement Sonko 2 nous explique qu’on peut vivre sans le FMI. C’est comme dire qu’on peut vivre sans oxygène : c’est possible, mais pas très longtemps. On nous parle de « souveraineté budgétaire » tout en vérifiant si le voisin ivoirien a 100 balles à prêter. La clarification économique promise ressemble de plus en plus à un brouillard londonien sur la corniche des Almadies. Depuis quelques semaines, les couloirs feutrés de l’administration sénégalaise résonnent d’une étrange mélodie. Une mélodie de défi, d’indépendance retrouvée, un peu comme un adolescent qui clame haut et fort qu’il n’a plus besoin de l’argent de poche de ses parents. Le refrain ? « Le Sénégal peut vivre sans le FMI. » Nous, l’idée d’une souveraineté économique est un doux rêve que nous caressons avec ferveur. Mais nous, on se dit que l’autonomie, c’est bien, mais l’autarcie, c’est le chemin le plus court vers les cacahuètes au pain et les bougies pour s’éclairer.

Le gouvernement nous assure que le pays est sur la bonne voie, celle de la « souveraineté budgétaire ». Fini le diktat des institutions de Bretton Woods, ces banquiers lointains qui nous dictent comment gérer notre argent, comme si nous étions des élèves dissipés et non une nation souveraine et responsable. Sur le papier, c’est magnifique. On s’imagine déjà des budgets votés au rythme du sabar, des dépenses qui répondent aux besoins réels de la population sans passer par le tamis puritain des « réformes structurelles » et des « ajustements nécessaires » qui finissent toujours par taper sur les plus fragiles.

La vérité du « sans oxygène »

Mais entre le discours enflammé et la réalité des caisses de l’État, il y a un océan de questions. Dire qu’on peut vivre sans le FMI, c’est un peu comme déclarer qu’on peut vivre sans oxygène. Théoriquement, c’est possible, on peut retenir sa respiration un certain temps. Mais la réalité nous rattrape vite, et le visage prend une couleur un peu… grise. Le Sénégal, comme beaucoup de pays en développement, a une relation de longue date avec le FMI, une relation parfois tumultueuse, souvent contrainte, mais toujours là, comme cette vieille tante un peu envahissante qui vous prête de l’argent mais se permet des commentaires sur votre régime alimentaire.

Historiquement, le FMI n’est pas qu’un simple prêteur. C’est un label, un tampon de « bonne conduite » pour les marchés financiers internationaux. Quand le FMI vous soutient, les investisseurs privés vous regardent avec un œil plus bienveillant, les taux d’intérêt sont moins voraces. S’en passer, c’est prendre le risque de se retrouver seul sur le marché, à mendier des crédits à des conditions bien moins favorables. C’est là que le « voisin qui a 100 balles à prêter » prend tout son sens. Car, en économie comme dans la vie, quand on clame son indépendance, on s’assure d’abord d’avoir les moyens de la financer.

La « clarification économique » : un brouillard épais sur la corniche

Le gouvernement, dans sa grande sagesse, nous a promis une « clarification économique ». On attendait une carte routière détaillée, avec des chiffres, des projections, des plans B. On a eu droit à un brouillard londonien sur la corniche. Une brume épaisse où les discours se perdent, où les chiffres se contredisent, et où l’on finit par ne plus savoir si on avance ou si on recule.

On nous parle de « ressources internes », de « maîtrise des dépenses », de « priorisation des projets ». Autant de concepts nobles, mais dont la traduction concrète reste floue. Comment va-t-on combler le déficit si le FMI n’est plus là pour faire la béquille ? Quelles sont les nouvelles sources de revenus « souveraines » qui vont remplacer les milliards que nous coûte l’État providence à la sénégalaise ? Est-ce que le pétrole et le gaz, dont l’exploitation tarde toujours à nous rendre riches, vont magiquement jaillir pour nous sauver ? Ou allons-nous inventer une taxe sur les selfies ou les « likes » sur Facebook ? À gauche, on demande de la transparence ; à droite, on s’inquiète des conséquences des effets d’annonce.

L’illusion du régime sans effort

L’idée de « faire régime » sans le FMI est séduisante. C’est comme promettre de perdre 10 kilos sans changer ses habitudes alimentaires, juste en répétant « Je suis mince » devant le miroir. La réalité, c’est que « faire régime », c’est faire des choix douloureux : réduire les dépenses publiques (ce qui signifie souvent moins de subventions, moins d’emplois dans la fonction publique, moins d’investissements sociaux), optimiser la collecte des impôts (ce qui ne ravit jamais personne), et diversifier l’économie (un défi de taille qui demande des années).

Le FMI, malgré ses travers et sa réputation de « méchant banquier », est aussi un miroir. Il nous renvoie l’image de nos déséquilibres, de nos inefficacités. S’en passer, c’est refuser de regarder ce miroir, au risque de répéter les mêmes erreurs, mais cette fois sans filet de sécurité. Et pour un pays qui a des ambitions de développement et une population jeune et exigeante, c’est un pari risqué.

Le peuple en première ligne

Au final, qui paiera le prix de cette « souveraineté budgétaire » autoproclamée ? Le peuple, bien sûr. Si les caisses de l’État se vident, ce sont les services publics qui en pâtiront : la santé, l’éducation, les infrastructures. C’est l’emploi des jeunes qui sera encore plus précaire, le pouvoir d’achat qui s’effritera. À gauche, on n’a que faire des guerres d’ego politiques ; ce qui nous importe, c’est le bien-être des populations. Et si cette indépendance affichée se traduit par un resserrement de la ceinture pour les ménages, alors elle sera amère.

L’histoire économique du Sénégal est jalonnée de programmes FMI, de réformes avortées et de promesses non tenues. Peut-être que cette fois-ci, le gouvernement a un plan génial, une baguette magique qui nous permettra de nous affranchir des contraintes sans en subir les conséquences. Mais nous, on a appris à être méfiants. Quand un politique nous parle d’indépendance sans nous donner les moyens, on a tendance à vérifier si nos poches sont toujours pleines.

La béquille ou le déambulateur ?

Le FMI est une béquille. Une béquille parfois douloureuse, qui vous force à marcher d’une certaine manière. Mais sans elle, on risque de tomber. Le gouvernement sénégalais nous dit qu’il peut courir sans béquille. On demande à voir. En attendant, les regards sont tournés vers les annonces, les chiffres, et surtout, vers le quotidien des Sénégalais. Car la « souveraineté budgétaire » ne vaut que si elle se traduit par une amélioration concrète des conditions de vie de la population.

Ou est-ce que, dans sa quête d’indépendance, le Sénégal va simplement remplacer la béquille par un déambulateur, en cherchant d’autres prêteurs, peut-être moins regardants sur la gouvernance, mais tout aussi voraces sur les taux d’intérêt ? L’avenir nous le dira. Mais une chose est sûre : nous, on continuera de regarder avec notre œil gauche critique et de frapper avec notre droite impertinente, pour que le brouillard sur la corniche se dissipe et que la vérité économique éclaire enfin le chemin du Sénégal.

Damel Gueye, Tract Hebdo

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