
Tract Hebdo – L’année 2026 a été officiellement baptisée par les autorités comme celle de la ‘clarification’. Un terme charmant, presque poétique, qui dans le jargon médiatique dakarois se traduit par une question beaucoup plus terre-à-terre : « Qui sera le prochain à aller tester le confort spartiate du Cap Manuel pour une virgule mal placée ou un adjectif trop audacieux ? ». Pour la presse sénégalaise, la clarification ressemble moins à une séance d’explication qu’à un exercice de haute voltige sans filet, où le moindre faux pas sémantique peut vous transformer en résident permanent de la citadelle du silence.
D’un côté, nous avons les révélations en cascade sur les comptes de l’ancien régime de Macky, le fameux double Salltennat qui a failli finir en triple mandat consécutif.
Chaque matin, un nouveau dossier « classé secret » fuite miraculeusement, révélant que l’argent du contribuable a parfois servi à financer des projets aussi essentiels que des collections de montres de luxe ou des villas secondaires sur la Petite Cote de Saly-Portudal, à Paris ou sur la planète Mars (ou presque). Les journalistes se jettent sur ces pépites avec la faim de ceux qui n’ont pas eu de scoop depuis la dernière élection.
Mais attention : traiter ces dossiers demande des talents de funambule. Si vous en faites trop peu, vous êtes un « vendu » à l’ancienne garde ; si vous en faites trop, vous risquez de marcher sur les pieds du nouveau pouvoir qui, lui aussi, commence à avoir ses propres petits secrets de polichinelle.
De l’autre côté, les audits du nouveau régime pleuvent comme des mangues en fin de saison d’hivernage. La reddition de comptes est devenue le sport national, remplaçant presque la lutte avec frappe dans le cœur des Sénégalais. Mais là encore, la « clarification » a ses zones d’ombre. Entre les communiqués officiels qui disent tout et les démentis qui ne disent rien, le journaliste sénégalais de 2026 doit apprendre à lire entre les lignes, sous les lignes, et parfois même derrière le papier. La liberté de la presse est un grand mot que l’on brandit lors des colloques climatisés, mais qui s’étiole rapidement dès qu’on s’approche trop près des intérêts de ceux qui tiennent le chéquier et les clés des cellules.
À Tract Hebdo, en tant que journal « résolument de gauche, avec une très bonne droite », nous avons adopté une stratégie de survie très pragmatique. Nous avons déjà préparé nos sacs de couchage et nos brosses à dents dans la salle de rédaction. On ne sait jamais quand la « bonne droite » du ministère de l’Intérieur décidera que notre satire est un peu trop « impertinente » pour la sécurité nationale. On nous dit que la presse est libre, mais on nous rappelle aussi qu’elle est « responsable ». Et au Sénégal, la « responsabilité » consiste souvent à ne pas dire tout haut ce que tout le monde chuchote dans les clandos de Pikine et les fameux et bondés cars rapides rap’s à siège Versailles.
Le journalisme sénégalais en 2026, c’est aussi la guerre du clic. Pour exister face aux influenceurs TikTok qui font de la géopolitique entre deux chorégraphies, la presse traditionnelle doit se réinventer.
Faut-il titrer sur le déficit budgétaire ou sur la dernière rumeur de divorce d’un ministre ? La tentation du sensationnalisme est l’enclume qui menace d’écraser la déontologie. On se retrouve à faire du grand écart entre l’investigation sérieuse sur le gaz de Saint-Louis et le buzz facile sur les réseaux sociaux. C’est épuisant, c’est risqué, mais c’est ce qui rend notre métier si délicieux.
Après tout, qu’est-ce qu’un bon éditorial si l’on ne risque pas au moins une petite convocation à la Division des Investigations Criminelles (DIC) avant le déjeuner ?
Damel Gueye
Tract Hebdo
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