Tract Hebdo – C’est l’annonce qui a fait vibrer les baobabs du Sénégal oriental cette semaine : le Port Sec de Tambacounda est officiellement sur les rails pour une inauguration en 2028. À Tract Hebdo, on a l’habitude des grands chantiers, mais là, on touche au sublime. Un port sans mer, c’est comme un ndogou sans sucre ou un thieb sans riz : c’est courageux, c’est conceptuel, mais c’est surtout un peu triste quand on regarde la poussière monter. On nous vend la « multimodalité » et le « désenclavement », des mots qui brillent dans les salons feutrés de Dakar mais qui, sur le terrain, résonnent surtout avec le bruit des essieux qui lâchent sur la route de Koumpentoum.
La gauche de notre rédaction, toujours prête à s’émouvoir pour le prolétariat, y voit une opportunité magnifique pour les travailleurs de la région. On imagine déjà les dockers de Tamba, fiers et musclés, déchargeant des conteneurs venus du monde entier en plein milieu de la savane. Quel panache ! C’est la décentralisation par l’absurde. Pourquoi s’embêter avec l’océan quand on a le soleil de plomb et le vent sec ? Mais notre « très bonne droite », elle, sort sa calculette et son monocle. Elle se demande si l’on ne va pas construire un immense parking de luxe pour camions maliens en attendant que le chemin de fer Dakar-Bamako se décide enfin à ne plus être un vestige archéologique.
La logistique, nous dit-on, c’est le futur du Sénégal. C’est le hub, c’est le pivot, c’est le pont. C’est surtout une excellente nouvelle pour ceux qui aiment les maquettes en 3D et les poses de première pierre. Car dans le présent, la réalité est un peu moins fluide : pour atteindre Tambacounda depuis Dakar, il faut d’abord survivre aux embouteillages de Diamniadio qui, eux, ne sont pas « secs » du tout, mais bien gluants de frustration. On espère donc que les camions qui rejoindront ce futur port ne tomberont pas en panne sèche avant d’avoir vu la couleur d’un conteneur. Sinon, Tamba deviendra le plus grand cimetière de ferraille à ciel ouvert de l’Afrique de l’Ouest, ce qui est aussi une forme de spécialisation économique, après tout.
Il y a aussi cette question existentielle qui taraude les habitants : comment gère-t-on un port quand la seule eau à l’horizon est celle des gourdes des bergers ? On nous explique que les marchandises seront traitées ici pour désengorger Dakar. Fort bien. Mais on connaît la chanson : entre la promesse de 2026 et l’inauguration de 2028, il y a souvent un fossé temporel que même un navire de gros tonnage ne pourrait franchir. En attendant, les Tambacoundois regardent le ciel : à défaut de voir arriver des cargos, ils espèrent au moins que le goudron, lui, sera bien sec et solide.
Le gouvernement assure que ce port sera « intelligent ». On espère qu’il sera assez intelligent pour comprendre que sans routes dignes de ce nom et sans électricité stable pour les grues, il restera juste une belle dalle de béton pour faire sécher le mil. À Tract Hebdo, on reste vigilants. On veut bien croire au mirage, à condition qu’il ne finisse pas comme tant d’autres projets : en simple sujet de discussion pour le prochain séminaire gouvernemental à Saly.
Damel Gueye
Tract Hebdo
www.tract.sn


