Tract Hebdo – Le Conseil des ministres s’est enfin penché sur le sort de nos créateurs, et la nouvelle est tombée comme un riff de guitare mal accordé : l’État veut valoriser le « Statut de l’Artiste ». L’arme fatale pour sortir nos génies de la précarité ? Une carte professionnelle. Oui, vous avez bien lu. Une petite carte en plastique avec une photo souvent ratée et un tampon officiel. À Tract Hebdo, on se demande si l’on pourra bientôt payer son loyer ou sa facture de la Senelec avec des autographes ou des dédicaces personnalisées. « Tenez, Monsieur le bailleur, je n’ai pas les 150 000 francs, mais voici une carte qui prouve que je suis un poète lyrique certifié par le ministère. » On imagine déjà la tête du propriétaire.
Blague à part, le discours officiel ne varie pas : la culture est notre « pétrole ». C’est le moteur de notre soft power, le rayonnement du Sénégal à l’international. Mais pour l’instant, si la culture est du pétrole, nos artistes ressemblent étrangement à des stations-service à sec en pleine pénurie. On adore voir nos musiciens, nos plasticiens et nos comédiens parader lors des cérémonies officielles, mais on oublie souvent que derrière les paillettes du Grand Théâtre national Doudou Ndiaye Rose (Ndiaye Rose, artiste qui refusait un hommage post-mortem de l’Etat vu qu’on ne lui avait pas rendu justice dans notre pays de son vivant…) , il y a une réalité faite de fins de mois qui commencent le 5 du mois.
La gauche de notre rédaction se réjouit de cette reconnaissance institutionnelle. Il était temps que le travail de l’esprit soit considéré comme un travail tout court, avec une protection sociale, une retraite (on peut rêver) et une assurance maladie qui ne repose pas sur une quête en ligne ou un élan de générosité d’un mécène de passage. C’est une victoire idéologique : l’artiste n’est plus un « amuseur public » mais un travailleur de la culture. Mais notre « très bonne droite », toujours un peu plus terre-à-terre, se demande où sont les budgets. Une carte professionnelle sans fonds de garantie, sans accès au crédit bancaire et sans lutte réelle contre le piratage numérique, c’est un peu comme donner un permis de conduire à quelqu’un qui n’a pas de voiture et pas de jambes.
Le texte de loi promet des « incitations fiscales ». C’est charmant. Mais pour payer des impôts (ou bénéficier d’abattements), encore faudrait-il avoir un revenu régulier. La plupart de nos artistes vivent en mode « freelance sauvage », oscillant entre un cachet providentiel et six mois de diète artistique. La carte professionnelle va-t-elle forcer les banques à prêter de l’argent à un sculpteur ? Permettra-t-elle à un danseur contemporain d’obtenir un visa sans qu’on lui demande de prouver qu’il possède trois immeubles à Dakar ? Le doute est permis, surtout quand on sait que l’administration sénégalaise aime les papiers, mais déteste les dossiers complexes.
On nous parle aussi de la « redevance pour copie privée » (dont le décret d’application signé en …octobre 2024 par le PR Diomaye et le PM Sonko n’est toujours pas contresigné par le ministre de la Culture et celui des Finances et du Budget…quinze mois plus tard! Ce gouvernement Sonko 2 est-il bien tenu ?) et des droits d’auteur et autres droits voisins. Là encore, c’est le serpent qui se mord la queue dans un studio d’enregistrement. Tant que les plateformes de streaming paient en centimes de poussière et que les radios nationales diffusent en boucle sans déclarer la moindre playlist, l’artiste restera le parent pauvre de sa propre création. Valoriser le statut, c’est bien. Valoriser le compte en banque, c’est mieux. En attendant, nos artistes vont continuer à faire de l’art pour l’art, c’est-à-dire de l’art pour oublier qu’ils ont faim.
À Tract Hebdo, on conseille à nos créateurs de bien plastifier leur nouvelle carte. Elle ne servira peut-être pas à acheter du riz, mais elle fera un excellent grattoir pour les pare-brise en cas de tempête de sable. Messieurs les ministres, la culture mérite mieux qu’une simple reconnaissance administrative. Elle mérite une économie. En attendant, on retourne écouter du mbalax, ça aide à oublier que le prix de l’huile, lui, n’a pas besoin de statut pour grimper au plafond.
Ousseynou Nar Gueye
Fondateur
Tract Hebdo (www.tract.sn)


