Tract Hebdo – Le Sénégal, terre de paradoxes et d’initiatives, nous offre une nouvelle illustration de son ingéniosité locale face aux défis nationaux. À Keur Socé, loin des ors de la République, le maire a entrepris une action aussi simple que louable : former 150 femmes à la saponification. Un geste concret, ancré dans le quotidien, qui vise à l’autonomisation et au développement local. Ces femmes, armées de leurs marmites et de leurs huiles essentielles, transforment des matières premières locales en un produit essentiel. Une véritable « transformation structurelle » à l’échelle micro-économique, qui suscite l’admiration.
Pendant ce temps, dans les salles feutrées du Conseil des Ministres, les discussions se portent également sur la « transformation structurelle », mais à une échelle bien plus macroscopique. Les technocrates se penchent sur des tableaux complexes, des projections économiques et des chiffres qui donnent le tournis. Au cœur de leurs préoccupations : la dette publique, ce fardeau qui pèse lourdement sur les épaules de la nation, culminant à un impressionnant 119% du PIB. Un chiffre qui, pour le citoyen lambda de Keur Socé, reste abstrait, mais dont les conséquences sont bien réelles sur le pouvoir d’achat et les services publics.
Face à cette dichotomie saisissante entre l’action locale et les débats nationaux, une idée, mi-sérieuse mi-facétieuse, émerge : et si le gouvernement s’inspirait de l’exemple de Keur Socé ? Nous suggérons humblement à nos dirigeants d’utiliser ce savon local, fabriqué avec soin et détermination, pour entreprendre un nettoyage en profondeur des bilans de la dette publique. L’image est forte : un savon artisanal, symbole de souveraineté et d’ingéniosité locale, pour récurer les chiffres rouges qui noircissent les perspectives économiques. Si on frotte assez fort, avec la même énergie et la même persévérance que les femmes de Keur Socé, peut-être que ces chiffres deviendront verts ? Qui sait, un peu de « souveraineté savonneuse » pourrait bien faire des miracles là où les instruments financiers traditionnels peinent.
La métaphore de la saponification pour assainir les finances publiques n’est pas si absurde qu’il y paraît. La fabrication du savon, c’est un processus de transformation chimique, où des éléments bruts se combinent pour donner naissance à un produit purificateur. La gestion de la dette, c’est aussi un processus de transformation, où des décisions politiques, économiques et sociales doivent s’articuler pour assainir les comptes et créer de la valeur. Il s’agit de transformer des passifs en actifs, de réduire les charges pour libérer des ressources, et de « nettoyer » les pratiques qui ont conduit à l’endettement.
Politiquement, l’idée divise. Notre gauche, fidèle à ses principes de valorisation du travail et de l’artisanat local, applaudirait sans doute cette approche symbolique, y voyant une promotion du « produire local » et une réappropriation de notre souveraineté économique. Elle saluerait l’effort des femmes de Keur Socé comme un modèle à suivre, une preuve que les solutions aux grands problèmes peuvent aussi venir d’en bas. Notre droite, elle, plus pragmatique et attachée aux chiffres, compterait les bulles avec un air sceptique, se demandant si un savon, aussi artisanal soit-il, peut réellement effacer des milliards de dettes. Elle préférerait sans doute des mesures plus orthodoxes, des ajustements budgétaires et des négociations avec les créanciers internationaux. Mais l’image, elle, reste puissante et interpelle.
Dibor Faye, journaliste
Tract Hebdo
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