Tract Hebdo – Pendant que Dakar transpire sous les tensions sociales et les restes des senteurs des s gaz lacrymogènes, notre Premier ministre, Ousmane Sonko, a troqué son costume de tribun des masses pour celui, plus soyeux, de VRP de luxe de la diplomatie sénégalaise et de la Présidence de la République. Envoyé à Addis-Abeba pour représenter le Chef de l’État à la 39e session ordinaire de l’Union Africaine, UA, le PM n’a pas chômé. On connaissait le Sonko marathonien des meetings, on découvre le Sonko marathonien des couloirs feutrés.
Un carnet de bal plus rempli qu’un concert de Youssou Ndour
À Addis, le siège de l’UA s’est transformé, l’espace d’un week-end, en annexe de la Primature. On se bousculait devant la porte du Boy Ziguinchor. Premier sur la liste : le Premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed. Entre deux échanges sur la souveraineté continentale, on imagine qu’ils ont discuté de la meilleure façon de gérer les transitions… musclées. Puis, surprise du chef, une rencontre avec l’Italienne Giorgia Meloni. Voir le chantre du patriotisme économique africain discuter avec la dame de fer de la droite italienne, c’est un peu comme voir un lion discuter gastronomie avec un chef de cuisine d’un campement de la réserve de Bandia : c’est fascinant, mais on se demande qui va finir par manger l’autre.
Il a ensuite enchaîné avec le président angolais, la BAD, l’ONU, et probablement même le livreur de café local, tant son besoin de vendre le Projet semble insatiable. Sonko ne discute pas, il réinitialise les relations. Il explique à ses interlocuteurs ébahis que le Sénégal nouveau est arrivé, qu’il est souverain, qu’il est beau, et qu’il a surtout besoin de partenariats qui ne ressemblent pas à des contrats de tutorat colonial.
La gauche à l’international, la droite à la Primature
Nous observons ce manège avec un mélange d’admiration et d’ironie. D’un côté, on adore voir notre Premier ministre tenir la dragée haute aux puissances mondiales : la fierté de voir un leader africain ne pas raser les murs. Mais nous devons quand même poser et nous poser la question qui fâche: cette hyperactivité diplomatique n’est-elle pas une superbe diversion ?
Pendant que Sonko brille sous les lustres d’Addis-Abeba, le pays réel, lui, attend des réponses après les matraquages à l’université avec mort d’homme. On ne peut pas être le chouchou de l’Union Africaine le samedi et laisser le dialogue social en friche à Dakar le lundi. La diplomatie, c’est bien ; la paix intérieure, c’est mieux. On espère qu’entre deux petits fours éthiopiens, il a pris le temps d’envoyer un SMS groupé à son gouvernement pour leur rappeler que la rupture systémique, ce n’est pas seulement changer de partenaire commercial, c’est aussi changer de méthode de gouvernance (ou bien en sont-ils encore en train de chercher à en trouver une, de méthode de gouvernance ? Just saying…).
Le PROJET version Export
Ousmane Sonko semble vouloir prouver au monde qu’il n’est plus l’épouvantail que la presse internationale décrivait il y a deux ans. Il est devenu « fréquentable », voire désirable. Il manie la langue de bois diplomatique avec une aisance déconcertante, tout en glissant quelques piques sur la souveraineté monétaire obligatoire de nos pays fran-CFA-isés . C’est brillant, certes. Mais attention à ne pas se brûler les ailes au soleil de la reconnaissance internationale. Le peuple sénégalais l’a élu pour régler les problèmes de la Médina, de Pikine, de Matam et de Bakel ; pas pour devenir le meilleur ami de la bureaucratie d’Addis-Abeba.
On dit qu’il est rentré avec une valise pleine de promesses d’investissements. On espère juste qu’il n’a pas oublié d’y glisser un peu de cette sagesse diplomatique pour l’appliquer à nos propres crises internes. Parce que si on peut s’entendre avec la très à droite gouvernante de l’Iytalie qu’est Giorgia Meloni, on devrait pouvoir s’entendre avec les syndicats d’étudiants, non ?
Dibor Faye, journaliste, Tract Hebdo
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