
Tract Hebdo – Dakar a explosé de joie, le Sénégal a exulté, et les klaxons des voitures, clandos, Tata, et tiak-tiak à motoristes sans casque, sans oublier les vuvuzelas de fabrication chinoise, ont résonné jusqu’à l’aube. La raison de cette liesse populaire, qui a fait oublier (presque) tous les tracas du quotidien : la victoire éclatante des Lions de la Téranga à la Coupe d’Afrique des Nations, CAN Maroc 2025 ! Un événement qui, miracle du football, a réussi l’impensable : réunir le Pouvoir et l’Opposition au Palais de la République, le temps d’une célébration grandiose.
« C’est incroyable ! », s’exclame un observateur politique, le regard embué par l’émotion (ou le manque de sommeil). « On pensait qu’il faudrait un miracle pour les voir s’asseoir à la même table, et voilà qu’un ballon rond a fait le travail. On devrait peut-être organiser des matchs de football à chaque session parlementaire ? Ou avant chaque élection ? »
La scène, digne d’un film de feu Djibril Diop Mambéty pour son onirisme et son surréalisme, a vu le Président Bassirou Diomaye Faye, rayonnant, accueillir les figures les plus farouches de l’Opposition avec des accolades chaleureuses, des sourires (forcés?) et des éclats de rire (un peu trop sonores ?). Le tout, bien sûr, sous l’œil vigilant des caméras exclusivistes de la RTS1, histoire de prouver au monde entier que le Sénégal, même dans ses divisions, sait faire corps autour de ses héros nationaux.
Selon nos sources (qui étaient cachées derrière un pot de fleurs géant), le menu du festin qui a suivi la cérémonie était à la hauteur de l’événement : des « Pakaargni » à secousses, accueillant, avec du poisson frais, un thiéboudieune à profusion et des jus de bissap à gogo, suivi des trois normaux du ataya. « Même les plus farouches opposants ont fait honneur au repas », nous confie un serveur, visiblement amusé. « On a même vu un ministre échanger sa place avec un leader de l’opposition pour mieux déguster un morceau de thiof ! »
Le gouvernement, dans un communiqué teinté d’optimisme, a salué « l’unité nationale retrouvée » et « l’esprit de rassemblement » qui anime le pays. L’Opposition, elle, a joué le jeu, félicitant les Lions et le Président BDF, mais n’a pas manqué de rappeler, entre deux sauts de « Pakaargni », que « le football, c’est bien, mais la gouvernance efficace et efficiente, sans chasse aux sorcières mackyavéliques, c’est mieux ». Quant au PM Sonko, il a mis un costume au lieu d’un jogging vert et il a évité de monter sur une chaise pour en sauter au sol, comme il l’a fait devant le téléviseur présidentiel, lors de la finale Sénégal-Maroc de Rabat…
Alors, cette réconciliation est-elle sincère ou éphémère ? Les divisions politiques vont-elles reprendre de plus belle dès que les effluves de « Pakaargni » se seront dissipées ? La question est sur toutes les lèvres.
Un vieux sage, assis à l’ombre d’un flamboyant, résume la situation avec une sagesse toute sénégalaise : « Au Sénégal, le football, c’est comme une trêve sacrée. On se retrouve, on fait la fête, on mange ensemble. Mais après, chacun rentre chez soi, et les problèmes reviennent. C’est la vie. Mais au moins, le temps de ‘Pakaargni’ et d’un tieboudiene, on a rêvé d’un autre Sénégal. Et ça, c’est déjà une victoire en soi. »
En attendant, les Lions sont des héros, les « Pakaargni » étaient épiques et le riz au poisson était d’anthologie , et le Palais a respiré l’unité. Jusqu’à la prochaine élection, sans doute. Ou la prochaine Coupe d’Afrique. Ou Coupe du Monde, en juin 2026 ? Ne rêvons pas trop non plus…
Même si le Sénégal, qui a battu un Maroc demi-finaliste du précédent Mondial, doit pouvoir nourrir sans complexe l’ambition que les Lions de la Teranga atteignent la finale du Mondial de Foot USA-Canada-Mexique 2026. Devant des gradins exempts de supporters sénégalais; absents en grand nombre. Pour cause de politique drastique d’octroi de visas aux Sénégalais. Mesure exigée par Donald Trump, devant le nombre incroyable de nos compatriotes de Ndoumbelane qui font du ‘overstay’ de plusieurs années aux USA, bien après l’expiration de leur visa ! Big up, a mes frères de Little Senegal, Harlem, New York City : ne lâchez rien, la libre circulation des personnes (y compris celles du Sud global dont l’Afrique fait partie et avec des moyens non-piroguiers suicidaires atlantiques ) est un droit humain et un impératif catégorique en ce siècle dont le quart est déjà consomme. Monsieur Trump et vos allies de l’Union Européenne que vous accabliez cette semaine : Ouvrez les frontières.
Ousseynou Nar Gueye, Fondateur
Tract Hebdo
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Tract Hebdo – Christian Valantin, ou la fidélité à l’État et à l’humanisme ? Christian Valantin s’en est allé. Avec lui disparaît l’un des derniers témoins directs, et l’un des artisans discrets, de ce moment fondateur où le Sénégal se donna à lui-même comme République.
Il fut mon oncle par l’amitié profonde et durable qui le liait à mon oncle Cheikh Hamidou Kane — tous deux issus de la même génération formée à l’École nationale de la France d’Outre-Mer (ENFOM), aux côtés de mon autre tonton, Babacar Ba. Mais il fut aussi mon ami, mon voisin parisien, et surtout une présence avunculaire, patiente et formatrice, qui accompagna silencieusement mon propre cheminement.
« Tonton Chris », ainsi l’appelions-nous depuis mon enfance, appartenait à ces hommes rares dont la vie épouse l’histoire sans jamais chercher à la dominer. Ami fidèle de ma famille, branche maternelle et paternelle, il succéda au jeune auteur de « L’Aventure ambiguë », qui venait de paraître, comme gouverneur de la région de Thiès, lorsque celui-ci fut appelé à servir l’État au sommet, d’abord comme Commissaire général au Plan, puis ministre, peu avant la regrettable déchirure politique — toujours douloureuse à rappeler — qui, malheureusement, sépara Léopold Sédar Senghor et Mamadou Dia. Il était le fils de la sœur d’André Guillabert, ami intime d’Aboubakry Kane, lui aussi frère de la mère de Cheikh Hamidou Kane. Les vicissitudes de la vie politique mettront, un temps durant, les deux oncles et neveux dans des camps adverses, mais sans jamais entacher l’amitié et la fraternité indéfectible qui les liait.Laudator temporis acti – Éloge des temps anciens – pour rappeler qu’il fut un temps, aujourd’hui presque révolu, où les démons de la politique ne parvenaient pas à fracturer ce que la famille, le sang, le sens de l’honneur et l’amitié avaient scellé dans un pacte social de haute élévation.
En France, mon amitié avec mon tonton Valantin se resserra encore après la première alternance politique de l’an 2000. Elle fut pour moi une véritable école de vie. À Paris, nos domiciles ne sont séparés que de quelques minutes à pied. Je lui rendais visite régulièrement, souvent porteur d’un grand bol de riz au poisson, notre « thiébou djeune » national, qui réjouissait le « domou Ndar », ce natif de Saint-Louis du Sénégal, viscéralement attaché à sa terre jusqu’à son dernier souffle. Ces moments simples disaient beaucoup de son attachement viscéral à la terre natale, à ses saveurs, à sa mémoire.Si aujourd’hui je prends la plume, ce n’est pas seulement pour dire mon affection pour un être cher, mais aussi pour saluer l’un des derniers grands témoins de la naissance de la République du Sénégal. En effet, Christian Valantin en fut, truelle à la main, l’un des jeunes artisans, à l’ombre tutélaire des grands bâtisseurs que furent Léopold Sédar Senghor, Mamadou Dia, Lamine Guèye et tant d’autres figures illustres de notre histoire nationale.Formé au lycée Faidherbe de Saint-Louis, pur produit de l’Université française, il était un homme de culture au sens le plus exigeant du terme. Patriote authentique — dans une époque où le mot est trop souvent vidé de sa substance — il servit un pays qu’il aima profondément et auquel il donna sans compter. Fier de la culture sénégalaise, avec son wolof précis et châtié, fier de sa culture française, ouvert aux vents venus d’ailleurs, il incarnait un humanisme de synthèse, sans crispation ni reniement.Mais réduire « tonton Chris » à un parcours institutionnel serait trahir sa vérité profonde. Il était avant tout un homme de bonté, dont l’engagement politique fut marqué par une attention constante aux populations rurales de la région de Thiès, auxquelles il demeura fidèle, convaincu que le progrès d’une nation se mesure d’abord à l’attention portée à ses plus humbles.Gouverneur de région, directeur de cabinet du Président de la République, directeur de l’Office de commercialisation agricole (OCA), rapporteur du budget d’une rare expérience, parlementaire respecté, diplomate portant la voix du Sénégal dans les grandes instances de la Francophonie : sans éclat tapageur, sans bruit inutile, Christian Valantin savait ce qu’est l’État. Il en portait la mystique, cette conviction intime que l’État n’est pas une abstraction froide, mais une pédagogie et une exigence morale, une promesse de cohésion, une transcendance collective.Je lui rendis visite il y a quelques semaines, rue de la Croix-Nivert dans le 15ème arrondissement de Paris. Il était heureux de ma venue et soulagé de me restituer un livre que je lui avais prêté et qu’il avait eu peine à retrouver parmi les piles d’ouvrages qui peuplaient son appartement.
C’était « La Plume raboutée », premier tome des mémoires du grand Birago Diop, ce pionnier lumineux des lettres sénégalaises, si profondément attaché à Saint-Louis et au lycée Faidherbe qui le prépara et lui ouvrit les portes de l’Ecole nationale Vétérinaire de Toulouse. Le livre rendu, nous parlâmes du Sénégal pendant de longues heures : d’un pays qu’il connaissait intimement, qu’il aimait passionnément, qu’il avait contribué à bâtir, et pour lequel il souffrait encore autant qu’il espérait.
Christian Valantin était un esprit ouvert, attentif, curieux du monde et des hommes. Il se situait aux antipodes des nationalismes étriqués, des postures déclamatoires et mortifères. Il était l’enfant de cette terre-carrefour, ce trait d’union entre mer et fleuve, où se sont harmonieusement mêlées la culture sénégalaise traditionnelle, la culture française et les influences arabo-islamiques. Je demeure convaincu que c’est cette « chimie de la fusion et de la synthèse » qui a façonné ce que nous avons été, et demeure ce que nous devons redevenir pour renaître et habiter pleinement le monde en pleine mutation, le monde de demain.Puisse la trajectoire de Christian Valantin inspirer notre jeunesse : s’enraciner solidement dans les valeurs de la terre-mère, tout en s’ouvrant, sans crainte ni arrogance, aux apports fécondants de l’ailleurs. C’est à cette condition que se construisent les nations durables.Repose en paix, cher tonton Christian Valantin.
Ta vie demeure, pour nous tous, une leçon de fidélité, de mesure et d’espérance.Hamidou Sall
Écrivain
Kémo DAFFÉJournaliste

