[PUPITRE] Sénégal et FMI : Une voie médiane pour une dette soutenable sans austérité radicale (Par Dr. Seydina Oumar Seye)

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Tract – Alors que le FMI suggère une restructuration de la dette sénégalaise, le gouvernement défend une approche différenciée. S’appuyant sur des fondamentaux économiques résilients, des succès internationaux et un programme sur mesure, Dakar vise à traverser la zone de turbulence sans recourir au traumatisme des Plans d’Ajustement Structurel (PAS) des années 1990. 

 

L’économie sénégalaise, à l’instar de nombre de ses pairs dans le monde, fait face à une situation de dette publique héritée de chocs exogènes majeurs et notamment internes eu égard la « dette cachée » : la pandémie de COVID-19, la crise ukrainienne et la flambée des prix des matières premières. Cette conjoncture a conduit le Fonds Monétaire International (FMI), dans le cadre de ses évaluations de soutenabilité, à suggérer une restructuration de la dette du Sénégal pour réduire les pressions sur les finances publiques. Une proposition à laquelle le Premier Ministre, Monsieur Ousmane Sonko, s’est publiquement opposé, suscitant interrogations et débats. Cette prise de position ferme de l’actuel régime est-elle une inconséquence périlleuse ou, au contraire, une stratégie éclairée, défendable par des faits, des chiffres et des expériences comparées ? Une analyse approfondie révèle que le gouvernement sénégalais défend une voie réaliste et prudente, qui évite l’écueil d’une austérité contre-productive tout en garantissant la solvabilité du pays.

Les raisons d’une opposition gouvernementale fondée sur les fondamentaux

La position du gouvernement ne relève pas d’un déni des défis. La dette publique a effectivement atteint environ 76% du PIB (fin 2023)et présentement au environ de +119% en 2025, un niveau élevé qui exige une vigilance absolue. Cependant, plusieurs indicateurs-clés justifient la volonté de ne pas emprunter immédiatement le chemin de la restructuration, perçue comme coûteuse en crédibilité et en accès aux marchés.

· Une structure de dette plus résiliente : Contrairement aux années 1990 où la dette était principalement concessionnelle et multilatérale, le Sénégal a diversifié ses sources de financement. Si la part de la dette extérieure reste importante (environ 45% du PIB), une portion significative est contractée sur les marchés régionaux (UMOA, 2025) en CFA, éliminant le risque de change. Les emprunts en devises sont majoritairement à taux fixes, protégeant le pays des hausses actuelles des taux directeurs. Le ratio du service de la dette par rapport aux recettes fiscales, bien qu’en hausse, demeure plus gérable que dans des pays en détresse aiguë.
· La perspective des ressources gazières et pétrolières : Les découvertes de champs gaziers (Grande Tortue Ahmeyim, Sangomar) représentent un changement de paradigme. Leurs revenus futurs, attendus à partir de 2024/2025/2026, constituent une garantie pour les créanciers et une perspective concrète d’amélioration des ratios dette/PIB et dette/exportations. Restructurer une dette alors que des recettes substantielles sont en vue serait économiquement discutable et enverrait un signal négatif aux investisseurs.
· Une croissance économique dynamique : Le Sénégal a affiché l’une des croissances les plus robustes d’Afrique de l’Ouest ces dernières années (autour de 4% en 2023, et des projections supérieures à 8% pour 2024-2025 avec le démarrage de la production pétro-gazière, DPEE et ANSD, 2025). Une croissance soutenue est le meilleur remède à un ratio dette/PIB élevé, en élargissant le dénominateur.

L’approche du gouvernement : Un programme FMI « sur mesure » et orienté vers la croissance

Le gouvernement ne rejette pas le cadre du FMI. Au contraire, il négocie pour un programme qui soit un accompagnement et non une camisole de force. Cette approche s’inspire de benchmarking réussis.

· Leçons des PAS des années 1990 : L’opposition à la restructuration est aussi une opposition à un package d’austérité sévère qui sacrifierait les dépenses sociales et d’investissement. Les PAS ont souvent accru la pauvreté, dégradé les services publics et, in fine, compromis la croissance à long terme. Dakar cherche à éviter cet écueil.
· L’exemple du Ghana pré-crise (2015-2019) et d’autres : Le Ghana a, dans un premier temps, réussi à ramener sa dette sur une pente descendante (de plus de 70% à environ 60% du PIB) grâce à un programme FMI (2015-2019) axé sur la discipline fiscale, l’élargissement de l’assiette fiscale et la protection des dépenses sociales, sans restructuration initiale. C’est une combinaison de chocs ultérieurs et de relâchement des efforts qui a conduit à la crise actuelle, prouvant que la voie non-restructurante est possible avec une mise en œuvre rigoureuse. Le Sénégal, avec des fondamentaux initiaux plus solides (inflation maîtrisée, déficit moins profond), peut s’en inspirer.
· Les piliers du programme souhaité par Dakar : Il s’agirait d’un accord axé sur : (1) la consolidation fiscale ciblée (lutte contre les exonérations, amélioration de la collecte, rationalisation des dépenses courantes) plutôt que sur des coupes budgétaires aveugles ; (2) la protection des investissements publics structurants (VisionSénégal 2050, infrastructures critiques…) pour préserver le potentiel de croissance ; (3) le renforcement des filets sociaux pour protéger les vulnérables ; et (4) des réformes structurelles pour améliorer le climat des affaires et la productivité et au demeurant la relance annoncée par le Président Diomaye Faye. Ce « FMI à visage humain » est l’outil que le gouvernement veut façonner.

Réponse aux analyses critiques et gestion des risques

Des experts, comme le Dr. Seydina alioune Ndiaye et al, mettent à juste titre en garde contre les risques d’un refus de restructuration si la situation se dégrade. Toutefois, le Sénégal n’est pas encore dans cette situation. Par ailleurs, leurs arguments sur le poids du service de la dette et la vulnérabilité aux chocs sont entendus. La position gouvernementale ne les ignore pas, mais y répond par une stratégie proactive :

1. Allongement de la maturité et réaménagement « doux » : Le gouvernement peut poursuivre des négociations bilatérales avec ses créanciers (notamment les membres du Club de Paris et la Chine) pour rééchelonner les échéances, allonger les délais de grâce et réduire les taux, sans passer par une restructuration formelle et généralisée qui déclencherait des clauses d’action collective et fermerait l’accès aux marchés.
2. Utilisation stratégique des ressources du FMI : Les financements du futur programme serviront de bouclier de liquidités, rassurant les créanciers et permettant de lisser le service de la dette dans l’attente des revenus pétro-gaziers.
3. Engagement crédible et transparent : La clé de la réussite réside dans la crédibilité absolue de la politique économique. Le gouvernement doit démontrer, par des actes, sa volonté d’exécuter le programme FMI avec rigueur, notamment en matière de transparence dans la gestion des futures ressources extractives (adhésion à l’ITIE renforcée).

En conclusion : Une navigation délicate mais justifiée

L’opposition du gouvernement sénégalais à une restructuration immédiate de la dette n’est pas un acte de défiance irréfléchie envers le FMI. C’est une position argumentée, qui s’appuie sur la résilience actuelle de l’économie, ses avantages comparatifs futurs (hydrocarbures, stabilité politique, hub logistique) et les leçons d’expériences internationales. Il s’agit d’opter pour un programme du FMI conçu comme un tremplin de réformes et de protection de la croissance, plutôt que comme un corset d’austérité menant à une restructuration inéluctable.
Le risque existe, mais il est calculé et géré. La voie proposée présentement est d’éviter la restructuration traumatisante tout en s’engageant dans un ajustement fiscal responsable et orienté vers la croissance. Elle est exigeante mais réalisable. Elle demande une discipline de fer et une transparence absolue. Si le Sénégal réussit cette navigation délicate, il pourra non seulement traverser la zone de turbulence actuelle, mais aussi se positionner comme un exemple de gestion pragmatique et éclairée de la dette en Afrique, prouvant qu’un partenariat avec le FMI peut prendre des visages multiples, adaptés aux réalités et au potentiel de chaque nation.

Dr. Seydina Oumar Seye

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