Site d’info ‘Feeling Dakar’ : le journaliste digital Daouda Ndiaye écope du prix de gros de ‘l’offense au chef de l’État’

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Tract Hebdo – Le verdict est tombé hier, tel un couperet sur une connexion fibre optique : deux mois de prison ferme pour Daouda Ndiaye, l’administrateur du site d’informations « Feeling Dakar ». Pour ceux qui pensaient que le métier de journaliste digital consistait simplement à chasser le clic et à jongler avec les algorithmes, la justice sénégalaise vient de rappeler, avec une délicatesse de pachyderme, qu’il existe un sport bien plus dangereux : la sémantique de haut risque. Apparemment, dans notre beau pays, l’offense au Chef de l’État a désormais un tarif fixe, un pack « all inclusive » : 100 000 FCFA d’amende et soixante jours de retraite spirituelle entre quatre murs gris à rebeuss.

À ce prix-là, avouons-le, c’est presque une promotion sur la liberté d’expression. On se croirait au « Black Friday » de la censure. Pour le prix d’un smartphone de milieu de gamme, vous pouvez vous offrir le luxe de déplaire en haut lieu. Mais attention, le service après-vente est un peu rude et le logement n’est pas climatisé. Nous, on se demande si le tribunal n’est pas en train d’inventer une nouvelle forme de monétisation du contenu : le « Pay-per-Offense ». Vous publiez, vous payez, vous purgez. C’est simple, efficace, et ça remplit les caisses de l’État tout en vidant les rédactions.

Le pauvre Daouda Ndiaye a sans doute oublié que l’adjectif est une arme de destruction massive. On conseille donc très amicalement à tous les autres administrateurs de sites, blogueurs (ça s’utilise encore, ce mot ?) et influenceurs du dimanche de vérifier leur grammaire et leur ponctuation avec une obsession maniaque avant de cliquer sur « Publier ». Un épithète un peu trop fleuri, un adverbe mal placé, ou une métaphore filée qui dérape, et hop ! C’est la direction directe vers la case prison, sans passer par la case « Buzz », sans toucher les revenus publicitaires, et surtout sans aucune chance de doubler votre nombre d’abonnés depuis votre cellule.

Nous, notre cœur saigne pour la pluralité des voix. On s’inquiète de voir que la critique, ce sel de la démocratie, est en train de devenir un produit de luxe inaccessible aux bourses modestes. Si chaque phrase doit être pesée au trébuchet par un avocat avant d’être postée, autant remplacer les journalistes par des traducteurs de notices de médicaments : c’est moins risqué et tout aussi passionnant. La liberté de la presse ne devrait pas être une variable d’ajustement budgétaire ou un moyen de tester l’acoustique des prisons de la République.

Mais attention, nous le disons : il serait peut-être temps aussi que certains « professionnels » de l’info comprennent que le clavier n’est pas un défouloir et que la dignité des institutions n’est pas un tapis de sol. Si l’on veut être respecté comme un contre-pouvoir, il faut commencer par avoir un pouvoir sur sa propre plume. Daouda Ndiaye paie cher, certes, mais il illustre aussi cette dérive du « Feeling » permanent où l’émotion remplace l’enquête et où l’insulte remplace l’analyse. En attendant, deux mois, c’est long pour réfléchir à un dictionnaire des synonymes. On espère qu’à sa sortie, il aura troqué son « Feeling » contre un peu plus de « Thinking ».

Néné Sow, journaliste, Tract Hebdo

www.tract.sn

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