Tract Hebdo – Mes chers lecteurs, fidèles Tractonautes, nous y revoilà. Le calendrier affiche fièrement février 2026, on nous parle de « Sénégal 2050 », de satellites et de souveraineté numérique, mais en fermant les yeux, on croirait relire les archives poussiéreuses d’un vieux grimoire de la contestation des années 80. Ce lundi 9 février, l’Université Cheikh Anta Diop (UCAD de son nom le plus connu), ce temple du savoir transformé trop souvent en arène de gladiateurs, juste deux jours après le quarantenaire de la commémoration du décès du dernier Pharaon Noir Cheikh Anta Diop de Caytu, a rappelé à notre pays entier que la « rupture systémique » tant promise peut aussi avoir, parfois, , le goût âcre des gaz lacrymogènes balancés par la BIP (Brigade d’Intervention Polyvalente) et l’odeur métallique d’un jeune sang versé en pure gâchis. Comme durant le deuxième Salltennat finissant précédent de Macky Sall ou comme durant le deuxième et dernier Wadaillonnat-Baîllonnat-Baronnat de notre papi centenaire Gorgui Laye Wade quand il s’entêtait à (et à arriva à) briguer un troisième mandat présidentiel à partir de 2011, sans succès.
Le jeune Abdoulaye Ba, étudiant en médecine, ne soignera personne dans l’avenir. Il ne prescrira jamais de remèdes, il n’apaisera pas de douleurs. Son propre destin s’est arrêté net, fauché pour une sordide histoire d’arriérés de bourses. Mourir à vingt ans pour quelques billets de banque que l’administration a oublié de débloquer, c n’est pas loin de l’échec absolu (que j’espère être un échec momentané) d’un système qui prétend placer l’humain au cœur de ses priorités.
À Tract Hebdo, notre cœur bat à gauche : nous réclamons la justice sociale, le droit à l’éducation et la protection des plus vulnérables. Mais notre très bonne droite ne peut s’empêcher de décocher un uppercut à l’incompétence managériale de notre État, sur la question estudiantine des bourses. Comment peut-on, en 2026, avec tout l’arsenal numérique dont on nous rebat les oreilles, être incapable de virer une bourse à temps ? Pour l’étudiant qui a le ventre creux, oui, c’est le jeûne forcé quand il ne reçoit pas sa bourse ouquand il ne fait pas le mal-nommé car auto-raciste « nguenté Toubab » qui consiste à forcer l’entrée des restaurants des campus estudiantins pour manger sans payer.
Monsieur le Premier Ministre, nous vous avons vu, inspiré, appeler les étudiants à regagner les amphis depuis les champs de Khelcom Biram. L’image était belle, presque biblique et coranique. Mais la réalité du campus est moins bucolique. S’assurer que nos jeunes ont de quoi s’acheter un ticket de restaurant avant de leur servir de la métaphysique ou du droit constitutionnel, ce n’est pas de la charité, c’est de la gestion de bon père de famille. On ne bâtit pas une nation sur des estomacs vides et des rêves brisés par des grenades assourdissantes.
La dignité, voyez-vous, ne se négocie pas à coups de matraque. Elle ne se fragmente pas en tranches de 25 000 ou 40 000 FCFA versées au lance-pierre. Chaque fois qu’un policier lève la main sur un étudiant pour une réclamation légitime, c’est la République qui baisse les yeux. À gauche, nous pleurons un fils ; à droite, nous exigeons des comptes. Car si l’argent manque dans les caisses pour la jeunesse, qu’on nous dise d’abord dans quelles poches il a décidé de prendre ses quartiers d’hivernage tardif en cette froidure de février 2026.
En attendant, les portes du campus social se referment ce mardi 10 février, laissant des milliers de jeunes sur le carreau, leur matelas sur la tête, errant dans Dakar comme des exilés dans leur propre pays. C’est cela, la rupture systémique ? Bien sûr que non. Car si ce devait être le cas, elle a un arrière-goût de déjà-vu qui commence sérieusement à perturber bon nombre d’entre nous, Sénégalaises et Sénégalais de tous âges et de toute condition sociale.

Toutefois, sur la question des bourses estudiantines, j’en appelle solennellement à des Etats généraux de la Question Estudiantine au Sénégal. Mon point de vue, que j’exprime régulièrement, est que on ne peut pas comme Wade 1er l’a fait instaurer la généralisation des bourses estudiantines, des demi-bourses ou des aides pour les moins chanceux, à tous les étudiants de ce pays en développement qu’est notre cher Sénégal, juste parce qu’ils ont décroché le baccalauréat, y compris avec la mention passable. Aucun pays africain sud-saharien francophone ne fait cela ou ne le fait plus, depuis au moins la dévaluation de janvier 1994, il y a 32 ans.
Mais pour faire cesser ce dont Abdoulaye Wade a fait un « droit acquis » des étudiants, « un avantage social de droit », la bourse estudiantine pour tous: il faut un consensus national et réunir toutes les forces vives de la Nation Sénégal, dans un cénacle-arbre à palabres-Toggunaa-Tata de plusieurs jours, comme pour le Dialogue politique national annuel désormais traditionnel. A commencer par réunir les partis politiques, dont ceux d’opposition qui ne manquent pas de faire de la surenchère sur la mort du jeune étudiant et aussi les syndicats de travailleurs, dont plusieurs ont toujours été des officines de partis politiques de gauche ou conservateurs pour leur faire la courte échelle vers le pouvoir d’Etat ou pour rendre ingouvernable ce pays, comme déjà en 1988 ou plus loin, en 1968. ll faut un CON-SEN-SUS NA -TIO-NAL !
Au nom de quoi tous les étudiants du Sénégal reçoivent de l’argent du Trésor public et pas les Ndongo Daaras ? Ni les apprentis quelque chose qui ont décroché de l’école au niveau du CM2 pour aller apprendre à être tailleur, soudeur, mécanicien, coxeur ou meunier, menuisier, métallurgiste, vulcanisateur ou marchand ambulant ? Nous ne pouvons pas continuer à marcher ainsi à tête renversée.
J’avais posé le problème en début décembre 2025. Puis un mois plus tard, le 1er janvier 2026, sur tous mes réseaux sociaux.
je disais notamment ceci : reposons le problème au gouvernement sénégalais, 1 mois plus tard en ce nouvel An, temps des espérances ? Le budget du MESRI (Enseignement Supérieur et Recherche Scientifique) est voté 316 milliards de FCFA pour 2026, avec plus de 90 milliards de FCFA alloués aux bourses estudiantines (une hausse du montant des bourses estudiantines par rapport aux 82 milliards de 2023).
– Viabilité de la Généralisation ? Le fait que les bourses dépassent déjà les 90 milliards de FCFA soulève la question de la viabilité à long terme de la généralisation des bourses à tous les étudiants dans le contexte actuel de contraintes budgétaires strictes (déficit important) :
– Pression : Le système de bourses représente une énorme pression financière sur les finances publiques.
– Alternative : Une future révision pourrait être envisagée, et cela est souhaitable, passant d’une logique de généralisation à un retour à une logique de bourse basée sur des critères sociaux (revenus) ou critères d’excellence (mérite) pour rationaliser les dépenses sans sacrifier l’accès à l’enseignement supérieur.
Les étudiants qui restent au Sénégal le font souvent car n’ayant pas pu aller à l’extérieur comme boursiers, du fait qu’ils n’ont eu qu’une mention passable au bac. Ces étudiants boursiers domestiques, si je peux me permettre cet adjectif, (puisque restant au Sénégal) disent pour certains d’entre eux qu’avec leur bourse de 40.000 FCFA : « ils aident leurs parents restés au village ». Désolé d’avoir à le dire et le répéter, mais une bourse estudiantine n’est pas à confondre avec une bourse familiale ou un filet social pour toute la parentèle de l’étudiant, quelle que soit la dureté des temps présents.
Par ailleurs, concernant nos jeunes bacheliers âgés de 17 ans, 18 ans, 19 ans, que nous envoyons avec des bourses au mérite en France, en Belgique, au Canada et autres lointains ailleurs : cela consiste de mon point de vue à offrir pour le reste de leur future vie professionnelle 90% de ces têtes bien formées aux pays occidentaux réceptacles . Ils y auront leur premier stage, leur premier amour sérieux, leurs amis de fac : comment s’étonner alors qu’ils y restent ? Ces bourses étrangères de l’Etat à des jeunes pousses encore adolescents, c’est satisfaire à l’insu de notre propre gré à la fameuse « immigration choisie » chère à Nicolas Sarkozy; c’est de la fuite organisée de cerveaux et c’est une politique de poursuite et de concrète complicité de la vassalisation de l’Afrique du point de vue de ce qui devrait être le renouvellement constant de la relève générationnelle de notre intelligence collective au service du développement de notre pays et de notre continent ; ce que l’actuel régime au pouvoir au Sénégal devrait examiner comme question lancinante de choix de développement et problématique sérieuse de choix de société, à l’aune de sa politique de souverainisme et de panafricanisme. Donnons à nos jeunes ados bacheliers des bourses étrangères au niveau post-licence.
Quand on repasse une VAR de Macky Sall qui y déclare qu’avec sa bourse d’étudiant, il aidait ses parents au village, c’est compréhensible moralement et sentimentalement, mais c’est rationnellement, intellectuellement, et en termes de politiques de développement durable et inclusif : tout simplement irrecevable.
Mon autre point de vue est ceci : on ne peut plus concentrer plus de 100 000 étudiants au centre de Dakar, enter le Point E de l’avenue Cheikh Anta Diop et la Corniche de Fann. C’est un problème de sécurité national pour Dakar et les Dakarois. Quand l’Université de Dakar qui ne s’appelait pas encore l’UCAD a été créée en 1957, son emplacement actuel était une banlieue lointaine coupée du Plateau quartier administratif et de la Médina quartier indigène, par des champs sauvage sou divaguaient encore des hyènes et des chacals. Aller à Fann, c’était comme aller à Ouakam (où est né ce cher feu conteur de Birago Diop, que j’idolâtre, soit dit au passage, avec sa sempiternelle pipe au bec de vétérinaire écrivain), en 1957 : c’est-à-dire aller dans la banlieue profonde.
Il faut fermer l’UCAD et transférer toutes les facultés hors de Dakar, sauf justement celle de médecine que fréquentait le jeune étudiant tué hier.
Car les carabins d’étudiants en médecine, eux au moins, on sait qu’ils ne sont pas là pour les grèves tous les 36 du mois et pour des revendications sociales anarchisantes, avec les 8 ans d’études qui les attendent ou les 11 ans d’études à faire s’ils veulent passer une spécialisation.
90. 000 étudiants, dont le nombre croit exponentiellement chaque année, se bousculent chaque jour dans les dédales de l’UCAD. Trois boulangeries dakaroises travaillent exclusivement pour nourrir les UCADIENS.
Transférez nous donc tout cela à Matam, à Ourossogui, à Kanel, à Kédougou, à Kaolack à Kébémer, à Louga, à Oussouye, à Bignona et autres beaux bleds tranquilles de ce Sénégal, où il ne viendra à l’idée d’aucun étudiants de lettres ou de philo ou de droit ou de sciences économiques de bloquer une avenue inexistante et de bruler des pneus pour empêcher une circulation quoi d toutes façons ne connait pas d’embouteillages.
Et transformez nous donc les réserves foncières de l’UCAD en Central Park de Dakar, vaste espace vert et poumon vert de la capitale après le parc de Hann, un futur-ex UCAD dont on rêve, dans lequel viendront courir les joggers chaque jour entre arbres verdoyants et pique-niquer les familles le week-end. C’est cela ma demande solennelle et formelle au Président Bassirou Diomaye Faye et à son Gouvernement Sonko 2.
Mais d’abord : des Etats généraux de l’Enseignements Supérieur avec la question centrale de bourses généralisées au cœur des échanges de toutes les forces vives de la Nation : pour aboutir à un CON-SEN-SUS NA-TIO-NAL ! Arrêtons avec les totems intouchables, comme l’est la bourse estudiantine sénégalaise.
Qu’Allah agrée en son Paradis Firdaws le plus élevé, l’âme du jeune étudiant Abdoulaye Bâ. Fatiha et 11 Likhlass. Priez pour le repos de son âme. Mes condoléances attristées à sa famille et à la grande famille estudiantine UCADienne.
Par Serigne Dawakh, Ousseynou Nar Gueye.Fondateur de Tract Hebdo (www.tract.sn); Président du mouvement civique et d’engagement citoyen »Option Nouvelles Générations – Woorna Niu Dokhal’


Vous dites dans votre livre ‘Sortir de l’islamisme‘ que la réforme de l’islam n’est pas seulement une nécessité, mais aussi un acte de responsabilité. Pensez-vous donc qu’il est possible de réformer l’islam ?
Razika Adnani : Il faut savoir que l’islam que les musulmans pratiquent, ils l’ont construit après la mort du prophète. D’ailleurs, ils ont construit plusieurs islams, c’est la preuve de la part des religieux, dans de la part humaine, dans ce que l’islam est devenu après la mort du prophète. Pensez-vous qu’il est interdit de refaire un travail fait par les êtres humains ? Évidement que non à moins que leur travail soit sacré et absolu, ce qui serait contraire aux principes fondateurs de l’islam comme religion monothéiste. J’explique cela avec beaucoup plus de détails dans mon ouvrage Islam : quel problème ? Les défis de la réforme. Rien n’interdit donc, ni sur le plan pratique ni sur le plan théologique, aux musulmans d’aujourd’hui de construire un autre islam plus compatible avec l’époque actuelle. Et comme je l’ai toujours expliqué, l’histoire de l’islam est une histoire de réforme et de contre-réforme et la première réforme de l’islam a eu lieu à l’intérieur même de message coranique.
Dans mon ouvrage Sortir de l’islamisme, j’ai travaillé sur les textes pour démontrer que cette réforme est possible. Je ne me suis pas arrêtée à la théorie. La réforme à laquelle j’appelle, et il est très important de le préciser, est celle qui est orientée vers l’avenir et non celle des salafistes qui est tournée vers le passé pour retrouver l’islam pur des premiers musulmans. Cette réforme salafiste ne produit rien de nouveau.
Il y a deux positions qui considèrent que l’islam ne peut pas se réformer, il s’agit évidemment de la réforme qui libère l’islam de l’emprise des anciens. Celles des fondamentalistes et celle des non-musulmans qui pour eux, il est préférable de quitter l’islam. Les deux positions s’accordent sur une même idée : toutes les deux considèrent que l’islam fondamentaliste, politique et patriarcal est une fatalité. C’est une manière de dire aux musulmans, qui ne veulent pas quitter l’islam, et ils sont nombreux, « restez comme vous êtes » de toute manière vous n’êtes pas responsables, c’est l’islam qui ne peut pas se réformer. L’Église catholique s’est bien réformée. Pourquoi ce qui est possible pour une religion serait-il impossible pour une autre ?
Quelle forme pourrait prendre cette réforme de l’islam ? Comment l’imaginer concrètement ?
R.A. : Elle doit commencer par démontrer que le discours religieux ne détient pas la vérité absolue ou divine et ensuite démontrer qu’un autre discours religieux est possible, donc un autre islam. Dans mes ouvrages précédents, j’ai mené une réflexion philosophique, théologique et sociologique pour affirmer la nécessité de réformer tout en n’interrogeant sur les obstacles qui ont empêché cette réforme et comment les dépasser pour la concrétiser. Dans ce dernier livre « Sortir de l’islamisme » publié en décembre 2024, j’ai fait un travail de pratique au sein des textes pour démontrer qu’elle est possible.
Comment l’imaginer concrètement ? Il faut d’abord réformer la représentation de la pensée créatrice et rationnelle. Enfin interroger les textes et les aborder avec une pensée qui s’est libérée de cette théologie mise en place il y a des siècles dans l’objectif de bloquer la pensée créatrice et rationnelle comme je l’explique dans mon ouvrage Islam : quel problème ? Les défis de la réforme. Ensuite, il faut réformer la théologie musulmane, ou ce qu’on appelle la pensée musulmane, qui entoure le Coran et qui a fait ce qu’est l’islam aujourd’hui. Dans mon ouvrage, j’ai surtout insisté sur les trois théories principales : la théorie du Coran incréé, la théorie du naql et la théorie des salafs.
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Pouvez-vous dire un peu plus sur ces trois théories théologiques ?
R.A: La théorie du naql, est une théorie littéraliste. Le terme naql est un terme arabe qui signifie prendre une chose d’un endroit et la déposer dans un autre endroit. Les littéralistes l’ont utilisé pour prétendre que le sens qu’ils donnent aux versets est exactement celui qui existe dans le Coran. Dans mon ouvrage, j’ai critiqué cette équivalence prétendue entre le texte coranique et le commentaire. Le naql est philosophiquement faux. On ne peut pas déplacer le sens d’un texte à un autre à moins qu’on écrive le même texte, mais dans ce cas, il ne s’agit plus d’un commentaire. Dans mon ouvrage, je donne davantage d’arguments qui montrent que la méthode du naql est une illusion sur le plan philosophique et épistémologique.
La deuxième est la théorie du Coran incréé qui signifie que Dieu n’a pas créé le Coran, car il fait partie de lui, de ses attributs. De ce fait le Coran existe comme Dieu en dehors du temps. Il ne change donc pas avec le changement du temps ni du lieu et ses règles sont par conséquent valables en tout temps et tout lieu. La pensée n’a pas à réfléchir à d’autres lois.
La troisième grande théorie qui bloque la pensée et la raison dans la pensée musulmane et par conséquent en islam est celle des salafs. Elle est fondée sur l’idée que les anciens sont ceux qui détiennent la vérité islamique parce que Dieu les aurait dotés de qualités exceptionnelles. Ainsi toutes les générations de musulmans qui veulent connaître la vérité doivent se tourner vers le passé. Ces théories se sont mises en place entre le VIIIᵉ et le IXᵉ siècle et ont figé l’islam.
Est-ce qu’il n’y a pas aussi, notamment dans le sunnisme, une difficulté liée à l’absence de clergé structuré, qui rendrait la réforme plus compliquée ?
R.A. : Je comprends cet argument, mais il n’est pas convaincant. Les chiites ont un clergé structuré et l’islam chiite n’est pas pour autant mieux que l’islam sunnite. Le vrai blocage ne vient pas de l’organisation institutionnelle, de la théologie et de ses théories et concepts qui empêchent toute remise en question de la pensée et de l’islam des anciens. Cependant, les musulmans ont déjà réalisé des réformes juridiques majeures : ils ont aboli l’esclavage, la dhimmitude, le califat. C’était une réforme juridique qui avait ses limites, mais elle était immense et extraordinaire pour l’époque et pour les musulmans.
Cependant, ils n’ont jamais réforme théologie, ce qui fait qu’ils n’ont pas pu réformer l’islam. Ces théories, elles-mêmes présentées comme divines, sacralisent le travail interprétatif et juridique des anciens, ce qui bloquent la pensée. Il faut qu’on arrive à expliquer aux musulmans qu’elles sont le produit de la pensée humaine pour expliquer que toute interprétation est un travail humain qui ne peut pas être sacré.
Un autre verrou fondamental, c’est l’imbrication entre religion et politique. Les politiques ont toujours instrumentalisé la religion pour imposer leur pouvoir. Dans mon ouvrage Sortir de l’islamisme j’explique comment les califes avaient besoin d’affirmer que les lois qu’ils imposaient étaient celles de Dieu, afin d’exercer leur domination.
Justement, cette réforme pourrait-elle commencer à des échelles nationales, par des expériences locales ou étatiques plutôt que de vouloir tout transformer d’un seul coup ?R.A. : Bien sûr. Une réforme ne se fait jamais d’un seul coup. Elle ne pourra être que progressive. Dans les pays musulmans, les autorités politiques ont un rôle fondamental à jouer. Ils doivent encourager les voix qui appellent à cette « véritable réforme » comme je l’appelle dans mon ouvrage, les protéger en abolissant les lois qui les menace de prison parce qu’ils ont contredit le discours religieux hérité des premiers siècles de l’islam. Les religions se figent seules, ce sont les êtres humains qui les figent. Ils peuvent aussi les transformer, c’est-à-dire les faire évoluer, s‘ils ont pour cela la volonté nécessaire.
Aujourd’hui, un autre obstacle majeur est celui du concept d’islamisme, tel qu’il est forgé en France au XXe siècle, désigné comme la cause de tous les problèmes. On a décidé qu’il s’agissait de l’islam politique qui serait un mouvement contemporain, né avec la création des Frères musulmans, qui n’arait rien à voir avec l’islam. Un tel concept revient à dire qu’il n’a pas aucune raison à mener un travail au sein de l’islam, c’est-à-dire de la réformer. Aujourd’hui, on va un peu plus loin en voulant limiter l’islam politique ( ou l’islamisme) à l’idéologie des Frères musulmans. Cette vision se diffuse autant en France que dans le monde musulman.Razika Adnani, membre du Conseil d’orientation de la Fondation de l’Islam de France, écrivaine, philosophe et islamologue, débute sa carrière en tant que professeur de philosophie. Elle publie en 2001 et 2003 deux précis de philosophie, El Kafi fi el Falsafa, sur l’art de disserter en philosophie suivis chacun d’un dictionnaire de philosophie. Ces ouvrages destinés aux lycéens sont des bestsellers.<span;>En 2005, elle quitte l’enseignement pour se consacrer définitivement à la réflexion et à la recherche.En 2011, elle publie un ouvrage en arabe intitulé Le blocage de la raison dans la pensée musulmane est-il bénéfique ou maléfique à l’islam. Paru chez Afrique Orient (Maroc), le livre connaît un vif succès dans tout le monde arabe et arabophone. Razika Adnani publie en 2013 La nécessaire réconciliation (Dalimen, Alger), brillant essai sur la question de la violence, la relation à l’autre, à soi et la relation avec l’histoire. À partir de l’étude de la société algérienne, elle forge sa propre théorie de « la moralisation de la violence ». Cette œuvre décisive paraît à nouveau en 2014 chez UPblisher, sous forme numérique et imprimée, afin de la rendre accessible au plus grand nombre. Elle est désormais disponible dans le monde entier.À partir de 2014, elle est appelée comme expert sur des sujets relatifs à l’Islam. Elle anime de 2014 à 2016 un cycle de conférences à l’Université Populaire de Caen sur le thème « Penser l’islam » ; de 2015 à 2017, elle intervient lors du séminaire « Les nouveaux fondamentalistes » du Collège des Bernardins ; elle collabore avec le Ministère de la Justice dans le cadre de la formation des cadres qui prennent en charge des jeunes radicalisés ». En 2017, elle intègre la Fondation de l’islam de France. En 2015, elle fonde, organise et anime les Journées Internationales de Philosophie d’Alger, évènement dont le succès est confirmé par une deuxième édition en 2017.Elle est l’auteur de nombreux articles publiés par le journal algérien Liberté, Le Figaro ou L’Obs, et intervient fréquemment lors de conférences ou tables-rondes, tant en France qu’en Algérie.Sa lucidité et son franc-parler font de Razika Adnani une philosophe ancrée dans son époque, un esprit libre, résolu et engagé. Tract Hebdo avec Atlanticowww.tract.sn