Tract Hebdo – Voici ce qu’écrit le journaliste et communicant sénégalais Malick Bâ sur la crise Diomaye – Sonko, qui a connu sa « solution de continuité » et résolution vendredi dernier (limogeage de Sonko et Lô nommé PM) et ce mardi 26 mai (Sonko devenu PAN.
Verbatim recueilli par Tract Hebdo :
Ousmane Sonko–Bassirou Diomaye : chronique d’un divorce moral au sommet de l’État
Quand Ousmane Sonko parle, ce n’est jamais un simple discours. C’est souvent une grenade philosophique dégoupillée au milieu d’une classe politique habituée aux slogans en plastique, aux sourires amidonnés et aux accolades de circonstance. Et dans cette investiture historique, il y avait un passage qui sentait la poudre intellectuelle, le règlement de comptes feutré et la gifle morale administrée avec des gants blancs.
Car enfin, lorsque Ousmane Sonko évoque les « divergences profondes au sommet de l’État » avec Bassirou Diomaye Faye, il ne parle pas de querelles de couloir, de jalousies de palais ou de batailles de fauteuils climatisés. Non. Il parle d’un duel autrement plus dangereux : la confrontation brutale entre la morale et la politique. Entre la vertu et les combines. Entre le serment et les arrangements. Entre la parole donnée au peuple et les parfums anesthésiants du pouvoir.
Et là, le Sénégal découvre un spectacle rarissime en Afrique : deux hommes arrivés ensemble au sommet, mais déjà séparés par la vitesse à laquelle le pouvoir digère les consciences.
Dans les républiques bananières classiques, les divergences au sommet se règlent autour d’un thiéboudiène diplomatique, d’un partage de postes ou d’un gros marché discrètement emballé dans un sac noir. Mais ici, Sonko débarque avec Aristote sous le bras pendant que les vieux crocodiles politiques cherchaient encore la télécommande de Machiavel.
Quel choc thermique !
Imaginez la scène : des politiciens professionnels, élevés au lait du protocole et nourris aux petits fours de la compromission, entendent soudain un dirigeant parler de vertu, d’éthique et de bien commun. Certains ont dû avaler leur café de travers. D’autres ont probablement appelé leur conseiller pour demander : « Mais c’est qui encore ce Aristote ? Un nouveau ministre ? »
Parce que le vrai séisme est là : Ousmane Sonko vient de dire publiquement ce que beaucoup murmurent dans les couloirs capitonnés du pouvoir : le danger n’est pas l’opposition. Le danger, c’est la lente contamination morale que produit le palais. Cette machine infernale qui transforme parfois les révolutionnaires en collectionneurs de privilèges, les patriotes en bureaucrates parfumés et les résistants en gestionnaires du confort.
Sonko semble dire : “Le problème n’est pas de conquérir le pouvoir. Le problème, c’est de ne pas devenir ce qu’on combattait hier.”
Et cette phrase-là vaut mille conférences politiques.
Car derrière cette référence à Aristote, il y avait un missile téléguidé contre toute une culture politique sénégalaise bâtie sur l’hypocrisie institutionnelle. Une culture où l’on parle de souveraineté dans les meetings avant de courir vers les chancelleries pour demander la permission de respirer. Une culture où certains responsables publics récitent le Coran le matin avant de signer des contrats obscurs l’après-midi. Une culture où la morale sert souvent de décoration murale pendant que la politique se transforme en foire commerciale.
Le plus ironique dans cette affaire, c’est que beaucoup de commentateurs continuent à analyser cette tension comme un simple conflit d’ego entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko. Comme si l’histoire du Sénégal se résumait à une dispute de voisinage entre deux colocataires du pouvoir.
Quelle paresse intellectuelle !
Ce qui se joue est beaucoup plus profond : c’est le combat entre la politique comme mission et la politique comme installation. Entre ceux qui voient l’État comme un outil de transformation et ceux qui commencent déjà à le considérer comme une résidence administrative avec chauffeur, tapis rouge et climatisation centrale.
Et Sonko, fidèle à sa méthode, n’a pas choisi l’insulte frontale. Il a préféré l’arme la plus redoutable : la hauteur intellectuelle. Pendant que certains attendaient des noms, des attaques personnelles ou des règlements de comptes de quartier politique, lui cite Aristote. C’est une manière élégante de dire : “Le problème dépasse vos petites cuisines.”
Cette sortie a surtout révélé une chose : au sommet de l’État, la cohabitation entre la morale et les réflexes classiques du pouvoir devient déjà électrique. Car la morale dérange. Toujours. Elle ralentit les combines. Elle bloque les arrangements. Elle pose des questions embarrassantes au milieu des applaudissements mécaniques.
La morale demande : “Pourquoi ?” La politique politicienne répond souvent : “Parce que c’est comme ça.”
Et dans cette guerre silencieuse, le peuple sénégalais observe. Fasciné. Inquiet. Curieux aussi. Parce qu’il comprend instinctivement qu’il ne s’agit plus simplement d’une divergence entre deux hommes, mais d’un test historique : peut-on gouverner un État africain sans être avalé par les habitudes du système ?
Voilà pourquoi cette séquence du discours restera probablement comme l’une des plus importantes. Parce qu’elle a déshabillé la politique sénégalaise devant le miroir brutal de l’éthique. Et le reflet n’est pas toujours flatteur.
Malick Bâ
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